Venise : restauration des trois premières toiles de Bellini et Carpaccio issues du cycle des « Miracles de la Vraie Croix »


Aux Galeries de l’Académie de Venise, la restauration de trois tableaux de Gentile Bellini et de Vittore Carpaccio, issus du Cycle des miracles de la Vraie Croix, touche à sa fin. À partir de 2027, les travaux sur les cinq autres toiles se poursuivront dans un atelier ouvert au public.

Après six ans de travaux, trois chefs-d’œuvre de la Renaissance vénitienne sont à nouveau exposés au public aux Galeries de l’Académie de Venise. La restauration des trois premiers tableaux appartenant au monumental Cycle des Miracles de la Vraie Croix vient en effet de s’achever ; cette série offre un témoignage exceptionnel sur la ville entre la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle. Les œuvres restaurées sont La Procession sur la place Saint-Marc (1496) et Le Miracle de la relique de la Croix au pont de San Lorenzo (1500) de Gentile Bellini, ainsi que Le Miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto (1496) de Vittore Carpaccio. La valeur de ce cycle dépasse la dimension religieuse et artistique. Ces tableaux offrent en effet une sorte de « photographie » de la Venise de la Renaissance, en documentant l’architecture, les espaces urbains, les vêtements et les visages de ses habitants. Parmi les témoignages les plus significatifs figurent les façades ornées de fresques des bâtiments bordant le canal de San Lorenzo, aujourd’hui disparues, qui réapparaissent sur la toile de Bellini.

La série, composée à l’origine de huit grandes toiles, fut commandée pour décorer une salle de la Scuola Grande de Saint-Jean l’Évangéliste et célébrer une relique de la Croix offerte en 1369 par Philippe de Mezières, grand chancelier de Chypre. Le projet pictural, coordonné par Gentile Bellini, a fait appel à certains des principaux artistes en activité à Venise, parmi lesquels Vittore Carpaccio, Lazzaro Bastiani, Giovanni Mansueti et Benedetto Diana. C’est grâce à un opuscule de 1590, rédigé par Giacomo de Melzi, Grand Gardien de la Scuola, qui mentionne les auteurs, les sujets et les dates de réalisation des œuvres, que l’on a pu identifier les épisodes représentés.

L’intervention de conservation, menée entre 2020 et 2026, a été dirigée par Giulio Manieri Elia, directeur des Galeries de l’Académie, sous la direction technique de Maria Chiara Maida et Cristiana Sburlino. Les travaux ont été confiés à la coopérative CBC Conservazione Beni Culturali, sous la coordination de Caterina Barnaba, grâce au soutien de Save Venice Inc.

Le premier tableau restauré a été Le Miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto de Vittore Carpaccio, suivi des deux œuvres de Gentile Bellini. Les analyses diagnostiques et le nettoyage ont permis de mettre en valeur des détails picturaux et des solutions compositionnelles, redonnant ainsi aux trois scènes une meilleure lisibilité.

Dans la « Procession sur la place Saint-Marc » de 1496, Gentile Bellini représente un cortège solennel auquel participe également le marchand de Brescia Jacopo de’ Salis, seul personnage agenouillé de toute la composition. Sa prière est adressée pour la guérison de son fils. La restauration des teintes d’origine a redonné à la place son caractère monumental et mis en valeur la construction perspective rigoureuse de la scène. Les analyses diagnostiques ont par ailleurs révélé de nombreuses retouches de l’artiste et confirmé l’utilisation de pigments précieux, dont le lapis-lazuli. La précision avec laquelle Bellini décrit la ville et ses habitants ne constitue pas seulement un choix esthétique : la représentation fidèle de la réalité contribue à renforcer la crédibilité de l’événement miraculeux, faisant du tableau un instrument de témoignage visuel et religieux.

Le « Miracle de la relique de la Croix au pont de San Lorenzo », réalisé en 1500, a lui aussi retrouvé son éclat chromatique d’origine. Le tableau raconte la récupération de la relique, tombée dans les eaux du canal et sauvée grâce à l’intervention du Grand Gardien Andrea Vendramin. L’élimination des couches de peinture altérées a redonné de la netteté aux couleurs et de la profondeur aux bâtiments donnant sur les rives, dont certains présentent des façades entièrement décorées de fresques, aujourd’hui disparues. La toile constitue en outre un précieux témoignage de la société vénitienne de l’époque. Parmi les personnages illustres représentés figure Caterina Cornaro, reine de Chypre, à droite avec sa suite de dames. Au premier plan, à genoux, on pourrait reconnaître certains membres de la famille du peintre lui-même.

Le troisième tableau restauré est Le Miracle de la relique de la Croix sur le pont du Rialto de Vittore Carpaccio, daté de 1496. L’épisode miraculeux se déroule près d’une loggia sur la gauche, où le patriarche de Grado guérit un homme possédé. À l’arrière-plan s’ouvre une vaste vue sur le Grand Canal, dominé par l’ancien pont du Rialto en bois, reconstruit après l’incendie de 1458. Les analyses par réflectographie infrarouge ont permis d’identifier la grille de perspective et le point de fuite définis par l’artiste. Libérée de ses patines sombres, la composition a retrouvé sa profondeur spatiale, guidant à nouveau le regard depuis la loggia vers le paysage urbain.

Une fois le premier cycle d’interventions achevé, le projet de conservation se poursuivra avec la restauration des cinq autres tableaux qui, à partir du printemps 2027, seront restaurés directement dans la salle XX des Galeries de l’Académie, dans le cadre d’un chantier ouvert au public. La possibilité d’intervenir sur les œuvres sans avoir à les déplacer à nouveau a été préparée lors du réaménagement de la salle, réalisé au printemps 2026 sous la direction d’Elena Azzolin et de Serena Bidorini et mis en œuvre par Uni.S.Ve srl. À cette occasion, la consolidation structurelle des toiles a été anticipée, grâce au renforcement des bords. Cela permettra d’éviter de nouveaux déplacements et le démontage des tableaux de leurs châssis respectifs, tout en laissant visibles ceux qui ont déjà été restaurés. Le public pourra ainsi assister directement aux différentes étapes des travaux de conservation.

Aménagement de la salle XX. Photo : Matteo Panciera
Aménagement de la salle XX. Photo : Matteo Panciera
Vittore Carpaccio, Le miracle de la relique de la Vraie Croix au pont du Rialto, après restauration (1494 ; huile sur toile, 370 x 390 cm ; Venise, Galeries de l’Académie, salle XX). Avec l’aimable autorisation du ministère de la Culture. Photo : Matteo De Fina
Vittore Carpaccio, Le miracle de la relique de la Vraie Croix au pont du Rialto, après restauration (1494 ; huile sur toile, 370 x 390 cm ; Venise, Galeries de l’Académie, Salle XX). Avec l’autorisation du ministère de la Culture. Photo : Matteo De Fina
Gentile Bellini, Procession sur la place Saint-Marc, après restauration (1496 ; huile sur toile, 373 x 745 cm ; Venise, Galeries de l’Académie, salle XX). Avec l’autorisation du ministère de la Culture. Photo : Matteo De Fina
Gentile Bellini, Procession sur la place Saint-Marc, après restauration (1496 ; huile sur toile, 373 x 745 cm ; Venise, Galeries de l’Académie, Salle XX). Avec l’autorisation du ministère de la Culture. Photo : Matteo De Fina
Gentile Bellini, « Le miracle de la relique de la Croix au pont de San Lorenzo », après restauration (1500 ; huile sur toile, 326 x 435 cm ; Venise, Galeries de l’Académie, salle XX). Avec l’autorisation du ministère de la Culture. Photo : Matteo De Fina
Gentile Bellini, Le miracle de la relique de la Croix au pont de San Lorenzo, après restauration (1500 ; huile sur toile, 326 x 435 cm ; Venise, Galeries de l’Académie, salle XX). Avec l’autorisation du ministère de la Culture. Photo : Matteo De Fina

Parmi les œuvres qui feront l’objet de la prochaine intervention figure La guérison miraculeuse de Pietro de’ Ludovici de Gentile Bellini, datée de 1501. La toile représente le personnage principal en train de prier devant un autel et obtenant la guérison de la fièvre grâce à la proximité d’une bougie qui est entrée en contact avec la relique.

Le « Miracle de la relique de la Croix sur le champ San Lio » de Giovanni Mansueti, réalisé vers 1496, sera également restauré. Le tableau raconte les funérailles d’un confrère peu pieux, au cours desquelles la relique devient soudain si lourde qu’il est impossible de la transporter, à l’exception du curé de San Lio. Dans le cartouche tenu par un personnage à gauche, peut-être un autoportrait du peintre, figure l’inscription « bellini disc[i]p[u]li », une référence à la lignée artistique de Mansueti.

De ce même artiste, La guérison miraculeuse de la fille de Benvegnudo de San Polo, datée vers 1506, fera l’objet d’une restauration. La scène illustre la guérison d’une jeune fille malade depuis sa naissance, obtenue par le contact avec trois bougies que son père avait approchées de la relique. L’épisode se déroule dans un intérieur de palais riche en détails et en références à la peinture de Carpaccio. La composition guide le regard à travers une succession d’espaces, depuis le débarcadère sur la rive jusqu’à l’escalier monumental, puis jusqu’à l’entrée de la salle.

Le programme de conservation comprendra également l’« Offrande de la relique de la Croix aux confrères de la Scuola Grande de Saint-Jean l’Évangéliste » de Lazzaro Bastiani, réalisée vers 1495. Située dans l’église de Saint-Jean-l’Évangéliste, la toile représente le moment de la donation de la relique par Philippe de Mezières et témoigne de l’aménagement architectural et urbain d’origine du complexe, avant les transformations survenues au cours des siècles suivants. Le groupe est complété par Le Miracule de la relique de la Sainte Croix de Benedetto Rusconi, dit Diana, daté entre 1505 et 1510. Le tableau raconte la guérison, survenue le 10 mars 1480, du fils d’Alvise Finetti, greffier à la Chambre des emprunts, qui avait été gravement blessé après une chute depuis un grenier.

La restauration des trois premiers tableaux et le futur chantier constituent deux étapes d’un projet alliant conservation et mise en valeur. À travers ces huit toiles, les Galeries de l’Académie offrent au public non seulement une série de chefs-d’œuvre de la peinture vénitienne, mais aussi un témoignage unique sur la ville, son architecture et la société qui y vivait entre le XVe et le XVIe siècle.

Comme l’a souligné le directeur Giulio Manieri Elia, l’intervention de conservation menée dans les laboratoires de la Misericordia « s’est configurée comme un processus critique et cognitif permettant de comprendre les différentes phases de la vie des tableaux, en aidant les restaurateurs et l’équipe de direction des travaux dans leurs choix opérationnels ». Les analyses diagnostiques préliminaires non invasives (fluorescence UV, réflectographie IR et XRF) ont guidé un nettoyage différencié, qui visait à préserver les retouches historiques dues aux découpes picturales réalisées pour l’ouverture d’anciennes portes dans la salle d’origine, ainsi qu’à procéder à une intégration picturale minutieuse mais respectueuse.

« Chaque nuance, chaque microcouche, chaque détail, aussi infime soit-il, mis au jour par la restauration ne restitue pas seulement la matière et la couleur, mais dévoile un fragment de notre histoire et, au fond, de notre âme aussi », a commenté le maire de Venise, Simone Venturini. « Ces toiles racontent une ville vivante, ses rites, son architecture, ses visages et un lien avec la tradition qui perdure encore aujourd’hui : il y a à peine deux semaines, à l’occasion de l’Exaltation de la Sainte-Croix, la relique conservée par la Scuola Grande de Saint-Jean l’Évangéliste a de nouveau été exposée solennellement. Admirer ce cycle, c’est se sentir presque enveloppé par ses scènes, dans une étreinte qui en restitue toute la vénitianité. Nos remerciements vont aux Gallerie dell’Accademia, aux restaurateurs et à Save Venice, l’une des organisations internationales engagées depuis longtemps dans la sauvegarde du patrimoine vénitien. C’est un nouveau geste concret d’amour envers notre ville : non seulement envers sa beauté, mais aussi envers le génie de ceux qui nous ont précédés et qui ont su en raconter la complexité avec une force qui continue de nous parler après plus de cinq siècles. »

L’élimination des couches de peinture jaunies par le temps, altérées et pigmentées, a permis de supprimer cet effet d’aplatissement, redonnant ainsi aux œuvres leur véritable profondeur spatiale et leur perspective. De la matière picturale réapparaissent ainsi les détails d’une Venise disparue que l’œil contemporain ne peut plus saisir en direct, comme l’extraordinaire succession de palais entièrement recouverts de fresques le long des canaux.

Venise : restauration des trois premières toiles de Bellini et Carpaccio issues du cycle des « Miracles de la Vraie Croix »
Venise : restauration des trois premières toiles de Bellini et Carpaccio issues du cycle des « Miracles de la Vraie Croix »



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