Par Noemi Capoccia | 07/08/2026 16:20
Fruit emblématique de l'été, la pastèque (ou anguria) a toujours été associée à l'idée de fraîcheur et de rafraîchissement pendant les mois les plus chauds de l'année. Sa présence sur les tables raconte cependant une histoire plus ancienne, liée aux lieux et aux cultures qui ont accompagné sa diffusion. Au fil du temps, il a également trouvé sa place dans les arts visuels, où il a été représenté comme un symbole de plaisir sensoriel et de lien avec le monde naturel. Son entrée dans le répertoire des natures mortes est le résultat d’une longue histoire de culture et de représentation, qui a conduit ce fruit à s’inscrire dans l’imaginaire agricole et alimentaire de différentes civilisations.
Les plus anciennes traces de sa culture remontentà l’Égypte pharaonique, où ce fruit était déjà connu il y a des milliers d’années et où, selon la tradition, il était également déposé dans les tombes comme nourriture destinée au voyage vers l’au-delà. Au fil des siècles, sa diffusion a touché différentes régions de la Méditerranée et de l’Asie : vers le Xe siècle, la culture de la pastèque était déjà bien établie en Chine, pays où ce fruit allait acquérir au fil du temps une importance culturelle particulière, comme en témoigne la création du China Watermelon Museum à Pékin, un musée entièrement consacré à la culture de ce fruit. Sur la péninsule italienne, en revanche, la pastèque est probablement arrivée au XIIe siècle par l’intermédiaire des Arabes, s’intégrant progressivement aux pratiques agricoles et alimentaires locales.
Sa présence est également attestée dans l’imaginaire médiéval : l’un des témoignages figure dansle * Tacuinum Sanitatis*, le manuscrit illustré consacré aux liens entre alimentation, santé et nature. Dans la miniature Landmann bei der Melonenernte (Paysan lors de la récolte des melons), réalisée vers 1390 et conservée dans le Codex Vindobonensis Series nova 2644 de la Bibliothèque nationale autrichienne de Vienne, la pastèque figure parmi les produits de la terre associés aux soins du corps et aux cycles saisonniers, ce qui montre que ce fruit faisait désormais partie intégrante de la culture agricole européenne.
C’est précisément cette longue relation entre l’homme et la nature qui trouve une nouvelle interprétation dans la peinture du XVIIe siècle. Dans les natures mortes toscanes, la pastèque dépasse en effet le simple statut d’aliment classique et devient un sujet à travers lequel les artistes peuvent explorer la diversité du monde végétal, la richesse de la production agricole et la capacité de la peinture à restituer la réalité avec précision et émerveillement. La représentation devient ainsi une occasion d’observer et de décrire encore mieux le monde naturel à travers la peinture. Dans ce contexte, la pastèque entre dans le répertoire des artistes et attire leur attention par ses caractéristiques formelles et chromatiques : sa forme volumétrique, le contraste entre l’écorce verte et la chair rouge, la possibilité de montrer, à travers la coupe, la texture de la matière naturelle.
Quoi qu’il en soit, sa présence dans les compositions n’est pas seulement un choix esthétique. La pastèque fait en effet partie de la culture alimentaire de l’époque et devient un élément permettant de représenter la variété des produits de la terre. L’un des premiers témoignages conservés en Toscane remonte encore à la fin du XVIe siècle. La Nature morte aux fruits, également connue sous le nom de L’Été, œuvre attribuée à un artiste travaillant à la manière de Giuseppe Arcimboldo, qui fait partie d’un cycle consacré aux saisons et aujourd’hui conservée à la Galerie Corsi au sein du Palazzo Bardini à Florence, présente un ensemble composé d’un melon, d’une pastèque, de prunes et de blé. Cette œuvre, datable entre 1575 et 1599, témoigne du succès des inventions d’Arcimboldo, célèbre pour ses compositions construites à partir d’éléments naturels transformés en images surprenantes. Bien qu’elle n’appartienne pas encore pleinement à la période des natures mortes du XVIIe siècle, cette peinture témoigne de l’intérêt croissant pour la représentation autonome des fruits et légumes, qui allait se développer au cours des décennies suivantes. La pastèque apparaît ici comme faisant partie d’un répertoire naturel dans lequel tous les éléments contribuent à la construction de l’image. Sa présence annonce un regain d’intérêt pour la description de la réalité et pour la possibilité de transformer les aliments quotidiens en sujets picturaux.
Au cours du XVIIe siècle, la nature morte acquiert son autonomie en tant que genre pictural et la pastèque s’inscrit définitivement dans le répertoire des artistes. Les fruits et légumes sont représentés en accordant une attention croissante à la forme, à la texture et aux détails botaniques, dans des compositions où l’observation de la réalité s’allie à la recherche de l’harmonie visuelle. On peut citer comme exemple la Nature morte aux fruits attribuée à Michelangelo Pace, dit Michelangelo del Campidoglio (Rome, 1610 – 1670), datable d’environ 1675 à environ 1699 et conservée à la Pinacothèque municipale Foresiana de Portoferraio.
La toile présente une composition riche en éléments : deux grappes de raisin blanc et noir accompagnées de vrilles, des cerises, une grenade, un melon, des framboises, une poire, une pêche et un morceau de pastèque disposés sur une étagère en bois. À droite, sur un niveau surélevé, apparaissent trois figues. La pastèque participe à l’équilibre chromatique de l’œuvre aux côtés des autres fruits, contribuant à la variété des formes et des couleurs de la composition. Le tableau, initialement attribué à Bartolomeo Bimbi, a ensuite été attribué par la critique à Michelangelo Pace en raison des différences par rapport à la précision quasi scientifique des natures mortes du peintre florentin.
Une nouvelle interprétation de la nature morte émerge dans les œuvres de Simone del Tintore (Lucques, 1630 - 1712), l’un des principaux protagonistes de la peinture de genre à Lucques au XVIIe siècle et élève de Pietro Paolini. Entre 1675 et 1699 environ, il réalise deux toiles aujourd’hui conservées au Musée national du Palazzo Mansi de Lucques : la Nature morte avec figure féminine et la Nature morte avec figure masculine.
Dans la première œuvre, une femme vêtue de rouge est flanquée d’un récipient en cuivre et d’un arrangement de fruits et de légumes. Aux côtés d’abricots, de grenades, de champignons et d’une courge allongée, on aperçoit également une pastèque, intégrée dans un répertoire de la nature. Ici, le fruit participe à la construction d’une scène liée à la vie quotidienne. Simone del Tintore utilise en effet les aliments et les objets comme des outils pour dépeindre un environnement domestique et la relation entre l’homme et ce qu’il produit et consomme. La toile s’inscrit dans une comparaison directe avec la Nature morte avec figure masculine, où apparaît un homme aux côtés d’une table, d’une chaise, d’un panier, d’un sac et de quelques pigeons. Là encore, les éléments naturels et les objets de la vie quotidienne occupent une place centrale. Ces deux œuvres appartiennent à la période de maturité de l’artiste, caractérisée par des compositions plus complexes que la simple disposition de fruits et d’objets. La présence des personnages transforme en effet la nature morte en une scène de genre, tandis que les éléments végétaux restent la caractéristique la plus reconnaissable de la peinture de Simone del Tintore.
La représentation de la pastèque trouve l’une de ses expressions les plus connues dans l’œuvre de Bartolomeo Bimbi (Florence, 1648 – 1729), artiste réputé pour la précision avec laquelle il représentait les fruits, les fleurs et les animaux. Sa peinture se distingue par l’attention quasi scientifique qu’il porte à la représentation des variétés naturelles. Ses natures mortes sont des compositions qui conservent la mémoire des espèces botaniques et des produits agricoles. Son souci de rendre compte des variétés naturelles transparaît également dans un épisode lié à une énorme pastèque que le grand-duc Cosme III de Médicis fit parvenir au peintre. Selon le récit de Francesco Saverio Baldinucci (rapporté par Andrea Fusani dans son article pour Finestre sull'Arte, « Bartolomeo Bimbi, le peintre qui a transformé les fruits et légumes en merveilles »), le fruit pesait 105 livres, soit environ 36 kilogrammes, et fut envoyé à Bimbi avec pour consigne de le représenter dans son intégralité, puis de le restituer à la cour.
Le peintre réalisa rapidement l’œuvre et reçut, en plus de sa rémunération, une grosse tranche de cette même pastèque, conservée spécialement pour être ajoutée au tableau. Le grand-duc ordonna en outre que cette portion soit consommée par l’artiste avec sa famille et ses amis. Cet épisode est lié à la toile connue sous le nom de «La pastèque d’Amerigo Baldi » (du nom du propriétaire du domaine où ce fruit prodigieux fut récolté), réalisée en 1704 et conservée aujourd’hui au Musée d’histoire naturelle de Florence, dans la section botanique.
La popularité de la pastèque en tant que sujet de nature morte s’est poursuivie bien au-delà du XVIIe siècle, s’inscrivant dans une tradition désormais bien établie de la peinture italienne. Au début du XVIIIe siècle, le fruit continue en effet d’apparaître dans les compositions d’artistes s’intéressant à la représentation des aliments et des objets de la vie quotidienne, en conservant ce rapport entre observation de la réalité et recherche picturale qui avait caractérisé le siècle précédent. On peut citer comme exemple la Nature morte à la pastèque attribuée à Cristoforo Munari (Reggio d’Émilie, 1667 – Pise, 1720), datable entre 1700 et 1749 et faisant partie de la collection du Palazzo Blu à Pise. Cette toile s’inscrit dans le répertoire typique de la nature morte italienne, où fruits et objets sont disposés dans l’espace pictural selon un équilibre minutieux entre formes, couleurs et surfaces.
Le tableau, apparu sur le marché des antiquités romain avec une attribution initialement incertaine à Munari, a ensuite été rattaché au catalogue de l’artiste par Luigi Salerno, qui a reconnu dans la composition certains éléments présents dans de nombreuses autres œuvres du peintre, les considérant comme faisant partie de son répertoire habituel. Une interprétation que ne partage pas la chercheuse Baldassari, selon laquelle ni les éléments de composition ni la technique picturale ne présenteraient de similitudes suffisamment convaincantes avec la production avérée de Munari. Une Nature morte aux fruits d’inspiration toscane, conservée à Lucques et datable du XVIIIe siècle, appartient également à cette même tradition. La toile rassemble une pastèque, du raisin, des figues et des pêches, et propose une composition articulée autour de la variété saisonnière des produits agricoles.
La présence de la pastèque dans les natures mortes toscanes du XVIIe siècle met ainsi en lumière un aspect singulier de la peinture de genre : la capacité à transformer les éléments du quotidien en outils de connaissance. À travers la représentation des fruits, les artistes construisent en effet des images où se rejoignent l’intérêt pour la botanique et la culture alimentaire. Dans ce cas précis, la pastèque accompagne l’évolution de la nature morte toscane et devient un élément qui parvient à allier la précision de la description à la recherche d’un équilibre formel. Sa présence dans les toiles du XVIIe siècle témoigne ainsi de la manière dont les artistes ont observé le monde naturel, dans le but de le transposer en image.