Par Anna de Fazio Siciliano | 24/08/2026 14:34
Si un touriste ou un voyageur qui explore le sud de l’Italie se retrouve en Calabre, égaré parmi les sentiers du Stilaro, et tombe par hasard sur ce véritable écrin d’art qu’est la Cattolica de Stilo, il ne découvrira pas seulement un monument admirable et très admiré, une pièce unique dans l’histoire de l’architecture, qui vient d’être remise en valeur après d’importants travaux : il y trouvera, en réalité, bien plus encore.
Il reste, certes, enchanté par la vue de ses formes et par l’éclat des couleurs des fresques, mais (et ce n’est pas rien) il découvre également l’histoire d’un érudit du Trentin et de son aventure exceptionnelle en Calabre, et surtout, le voyageur inconscient découvre quelque chose à quoi il ne s’attendait pas : il découvre le visage méconnu d’une terre magique et vraiment surprenante. L’actualité de ces dernières semaines est en effet de celles qui réchauffent le cœur : le joyau de l’art byzantin calabrais a enfin rouvert ses portes le 29 juillet.
Pendant les travaux, le monument a été fermé, suscitant une certaine inquiétude au sein de la communauté, qui a ainsi démontré un profond attachement à son patrimoine culturel et à son identité historique. Une fermeture nécessaire, toutefois, pour permettre la réalisation de divers travaux qui, comme nous l’expliquera plus en détail la directrice Elisa Nisticò plus loin dans cet article, ont concerné, par exemple, les surfaces, les maçonneries et les éléments architecturaux, avec l’intégration de certaines interventions visant à la conservation des matériaux historiques et à la prévention des phénomènes de dégradation. Les travaux lancés en 2024 ont donc nécessairement entraîné un report de la date de « remise ». Pour saisir pleinement la valeur de ce monument, notamment à l’occasion de cette réouverture tant attendue, il faut remonter le temps, jusqu’à cette lointaine année 1889 qui a marqué sa véritable redécouverte, bien que son existence fût déjà connue auparavant, grâce à Vito Capialbi et Heinrich W. Schulz.
Imaginez donc être propulsés à la fin du XIXe siècle et découvrir de près un lieu du Sud et un homme du Nord, ce dernier venu de Rovereto, entouré d’une aura de charme. Nommé inspecteur des fouilles puis, à la suite de la loi Nasi de 1902, surintendant (à une époque donc où les rôles et la structure du ministère étaient en pleine refonte), Paolo Orsi, après une expérience significative en Sicile, débarque enfin en Calabre.
Nommé en 1907 directeur du musée de Syracuse, puis surintendant des Antiquités de Calabre, fonction qu’il occupa jusqu’en 1924, Orsi consacre plus de vingt ans de sa vie à l’exploration méthodique du territoire calabrais, transformant radicalement la perception de l’historiographie et de l’archéologie de la région. Il ne faut pas l’imaginer comme un érudit de salon typique, en costume-cravate, comme il en existe tant de nos jours : vous devez plutôt l’imaginer comme un homme discret, austère, entièrement dévoué à son travail : un métier, celui d’archéologue, qui, grâce notamment à la méthodologie adoptée par Orsi, acquerra au fil du temps une plus grande rigueur scientifique.
Plongé dans une terre aride et « archaïque », telle qu’était la Calabre durant ces années terribles qui ont précédé et suivi la Première Guerre mondiale, Paolo Orsi parcourt la région en long et en large à dos de mulet. Il est infatigable : après des heures interminables de fouilles, Orsi passe ses journées et ses nuits, à la faible lueur d’une lampe, à tracer des cartes, des croquis et des notes dans des dizaines de carnets, à une époque où l’électricité n’avait pas encore fait son apparition dans toute la Calabre. C’est grâce au labeur de ses mains et à son regard visionnaire que la Cattolica de Stilo a été sauvée de l’oubli.
Et c’est surtout grâce à ce chercheur du Trentin qu’elle a été préservée, au fil du temps, dans son architecture d’origine (même si c’est Orsi lui-même qui a modifié la structure du portail d’entrée). Et tout cela a été rendu possible pour qu’aujourd’hui, quiconque franchisse son seuil, ne serait-ce que pour admirer les nouvelles restaurations, puisse en comprendre l’histoire et la valeur, et puisse même être surpris de découvrir sous ses yeux le visage d’une Calabre tout à fait inattendue et toujours fascinante. Car cette terre n’est pas seulement « l’autre visage » de la Grèce. Pendant des siècles, la Calabre a été le pont entre l’Orient byzantin et l’Occident latin : deux civilisations qui continuent à se regarder d’une manière particulière ici, dans cette petite église suspendue au pied du mont Consolino, où un « fil » historique, culturel et spirituel relie, en un seul et même parcours mêlant foi rupestre et architecture médiévale, la Cattolica à au moins deux autres réalités exceptionnelles du monachisme italo-grec : San Giovanni Theristis (à Bivongi) etl’ermitage de Monte Stella (à Pazzano).
« La Cattolica a vu le jour dans la terre sainte du basilianisme […]. Tout, à la Cattolica, respire la byzantinité : sa structure, l’organisation de son plan et de son élévation, l’armature polychrome des murs extérieurs, la petite forêt de coupoles, le regard tourné vers la mer Ionienne, d’où, dès le VIIIe siècle av. J.-C., était venue tant de lumière de civilisation » (selon Paolo Orsi). En effet, si l’on veut retracer l’histoire de la Cattolica, il est indispensable de se plonger dans le phénomène du monachisme italo-grec, improprement qualifié de « basilien » en référence à la règle de saint Basile le Grand, et de fouiller dans sa mémoire pour nous propulser à l’instant précis où l’Empire byzantin va « se heurter » à l’ascèse de ces moines. Entre le VIe et le Xe siècle, la Calabre devint le bastion périphériquede l’Empire byzantin dans le sud de l’Italie et, en même temps, un refuge pour les moines fuyant tant les invasions arabo-musulmanes en Sicile et en Syrie que les persécutions iconoclastes de Constantinople. La vallée du Stilaro se transforma en un lieu d’accueil, une région parsemée de laure, d’ermitages creusés dans la roche et de petits monastères.
La Cattolica émerge de ce terreau spirituel. Le terme même de « Catholicon » désignait, dans la tradition byzantine, l’église principale d’un complexe monastique ou le centre de culte d’un district érémitique: non pas une simple église, mais un pivot liturgique réservé aux communautés monastiques. Sa structure elle-même, comme l’écrivait justement Orsi, correspond à l’importance stratégique qu’elle a revêtue au fil du temps. En effet, la Cattolica de Stilo a la forme d’un cube de seulement sept mètres de côté. Au-dessus de l’édifice se trouvent cinq petites coupoles : celle du centre représente le Christ, tandis que les quatre situées sur les côtés représentent les quatre évangélistes. Les murs ne sont pas en marbre, mais présentent un motif raffiné en briques de terre cuite dont la couleur change au gré de la lumière du soleil.
L’intérieur, de plan en croix grecque, est divisé en neuf espaces carrés. Au centre, quatre colonnes de récupération (provenant d’anciens édifices romains) soutiennent la coupole principale. L’une de ces colonnes est montée à l’envers : il s’agit vraisemblablement d’un symbole représentant la victoire du christianisme sur le paganisme. Sur les murs et les colonnes, on trouve des gravures et des décorations extraordinaires, telles que des inscriptions en arabe (caractères coufiques) reprenant des formules religieuses islamiques. Des études récentes expliquent qu’elles ont été gravées par des artisans arabo-siciliens ou par des marchands de passage. Cela confirme ainsi que la Calabre médiévale était un carrefour entre les cultures byzantine, latine et islamique.
On y trouve également des inscriptions grecques et des récits qui servaient à la fois à identifier les saints représentés dans les fresques et à consigner des événements historiques de la communauté, tels que la mort d’un abbé, des tremblements de terre ou le passage de soldats. Les murs ornés de fresques constituent sans aucun doute le point fort de ce lieu et racontent l’histoire artistique de la région entre le Xe et le XVe siècle à travers différentes couches de peinture superposées : on passe en effet du Xe-XIe siècle, avec le style byzantin d’origine représentant des saints et des ermites, aux XIIe et XIIIe siècles, avec des fresques raffinées représentant le Christ Pantocrator et les Pères de l’Église grecque, pour aboutir à celles des XIIIe et XVe siècles, où transparaissent des influences de l’art occidental et de l’art gothique tardif, comme la célèbre scène de la Dormitio Virginis. C’est précisément ici, dans la fresque de la Dormitio, se trouve un détail particulier et apocryphe, où l’on aperçoit deux mains coupées attachées au lit de la Vierge : elles représentent l’histoire de Jephonias, un homme qui tenta de renverser le lit funéraire de la Vierge et fut puni par un ange, avant d’être guéri après s’être repenti.
En définitive, et à la lumière de ce que nous avons brièvement esquissé concernant la Cattolica, il apparaît clairement à quel point la vision que l’on avait de la Calabre et de sa production artistique et architecturale était restreinte. Avant l’arrivée de Paolo Orsi, elle était principalement considérée comme une terre de « mythes homériques » (qui existent bel et bien) ou comme un appendice de la Grande Grèce dont on ne cherchait que les vestiges. Orsi renverse cette perspective, comme nous le disions, en parcourant la région avec les maigres moyens dont il disposait et en la cartographiant de manière exhaustive, non seulement dans les grands centres côtiers, mais aussi dans les zones intérieures, dans les vallées inaccessibles (comme la vallée du Stilaro) et dans les régions montagneuses du Pollino et de la Sila.
Il ne s’est donc pas contenté de mener une étude sur l’époque grecque ou romaine. Orsi a été un pionnier dans la redécouverte de la préhistoire calabraise et du Haut Moyen Âge byzantin, des époques jusque-là presque totalement ignorées. Et il n’a certainement pas été « seulement » un archéologue de fouilles, mais un ardent défenseur du patrimoine culturel, toujours opposé au trafic d’œuvres d’art. Il s’est battu, au cours d’années très difficiles, contre les pillages des fouilleurs clandestins et a promu plusieurs lois visant à assurer la protection de l’État. Son œuvre en Calabre a abouti à la fondation du Musée archéologique national de Reggio de Calabre (MArRC).
Pour en revenir au présent, la Cattolica a fait l’objet d’un chantier de conservation et de mise en valeur intégrée qui a entraîné la fermeture prolongée du site au public. Nous avons rencontré la directrice Elisa Nisticò, qui nous a exposé les raisons et les résultats de ce chantier. « Le 29 juillet, la Cattolica de Stilo », nous dit-elle, « a rouvert ses portes au public après une période de fermeture consacrée à des travaux de restauration, d’entretien, d’amélioration de l’accessibilité et de renforcement des systèmes de sécurité. Cette réouverture rend à la communauté et aux visiteurs l’un des monuments les plus emblématiques de la Calabre médiévale, témoignage extraordinaire de la culture byzantine dans le sud de l’Italie. Avec ses cinq coupoles, son plan central et sa position dominante sur le village de Stilo, la Cattolica constitue un lieu unique, où l’architecture, l’histoire et le paysage se fondent harmonieusement ».
Les travaux ont porté, explique M. Nisticò, « sur la conservation du monument et l’amélioration globale de l’expérience de visite, même si les travaux ne sont pas encore terminés. À ce jour, de nouveaux points d’information ont été mis en place, conçus pour guider le public à la découverte de l’histoire de l’édifice, de ses caractéristiques architecturales, de ses décorations picturales et de son lien avec le territoire. Une attention particulière a été accordée à l’accessibilité physique, sensorielle et cognitive, grâce à des dispositifs plus clairs, lisibles et inclusifs, capables de rendre l’histoire du monument compréhensible à un public toujours plus large. Les travaux ont également porté sur les surfaces, les maçonneries et les éléments architecturaux, avec des interventions visant à la conservation des matériaux historiques et à la prévention des phénomènes de dégradation. De nouveaux équipements ont été mis en place pour améliorer l’accueil et la gestion du site, ainsi qu’un système de vidéosurveillance plus efficace, permettant d’assurer une meilleure protection du bien et une sécurité accrue pour les visiteurs et le personnel.
Toutes les interventions, conclut la directrice, « ont été réalisées dans le respect du caractère monumental et paysager du lieu, en cherchant à intégrer les nouvelles technologies et les nouveaux services sans altérer l’identité historique de la Cattolica. La réouverture ne marque donc pas seulement le retour à une fréquentation normale, mais le début d’une nouvelle étape, fondée sur la rencontre entre protection, accessibilité, sécurité et mise en valeur. À partir du 29 juillet, la Cattolica de Stilo redevient ainsi pleinement un lieu vivant, ouvert à la communauté, aux chercheurs et aux visiteurs, et à nouveau prêt à raconter l’une des pages les plus fascinantes de l’histoire calabraise ».
Alors, même en tenant compte des déclarations de la directrice et de la visite sur place effectuée par notre rédaction, on peut se demander si, à la fin de son voyage, un explorateur de terres et de mystères quelconque qui traverserait notre région, cette Calabre magique de la Cattolica de Stilo, parviendra à rentrer chez lui comblé. Aura-t-il été surpris d’entendre l’histoire que nous venons de raconter ? L’histoire d’un archéologue venu de loin, d’une petite église perdue au milieu des vallées, de la beauté de certaines fresques, du soin dont on fait encore preuve aujourd’hui pour la préserver… et qui sait, peut-être se demandera-t-il combien d’autres histoires, semblables à celle-ci, il y aura encore, s’il lui arrive à nouveau de parcourir ces sentiers fascinants.
Pour ceux qui ont envie de connaître et d’apprécier cette terre, il suffit donc de se mettre en route pour la découvrir, sans la malveillance de vouloir la dépouiller de ses trésors et de ses innombrables histoires.
« La Calabre archéologique n’est pas une terre à piller pour enrichir des collections privées, mais un livre d’histoire qu’il faut lire sur place et rendre accessible à tous. » (Paolo Orsi, d’après ses carnets de fouilles)