Par Noemi Capoccia | 11/09/2026 15:42
Quiconque contemple «La Cène » a instinctivement tendance à s'attarder sur les protagonistes de la scène : le Christ, les apôtres, le moment dramatique de l'annonce de la trahison. Pourtant, dans les représentations réalisées par les artistes toscans du XIVe siècle (et de la Renaissance), ce qui figure sur la table contribue également à révéler la signification de l’épisode. Les aliments, la vaisselle et les ustensiles sont autant d’éléments qui reflètent la culture matérielle de l’époque, les coutumes alimentaires des communautés religieuses et même la valeur symbolique attribuée à la nourriture dans la tradition chrétienne.
La Cène décrite dans les Évangiles correspond au repas que Jésus a pris avec les douze apôtres à l’occasion de la Pâque juive. Selon la tradition, la table aurait dû comporter du pain azyme, de l’agneau rôti, des herbes amères (Exode 12,1-8), du vin et la sauce charoset, une préparation à base de fruits secs et d’épices qui rappelait l’esclavage du peuple juif en Égypte. Dans les œuvres d'art, cependant, cet ensemble de mets n'est pas respecté de manière rigoureuse. Les peintres remplacent souvent les aliments prescrits par la tradition par des produits issus de leur quotidien ou introduisent des aliments ayant une valeur allégorique précise. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que le processus mis en œuvre par les artistes transforme la table en un miroir de la société dans laquelle ils vivent.
Les premiers témoignages toscansde la Cène montrent déjà à quel point les artistes accordaient une attention particulière aux aliments et aux objets disposés sur la table. Un exemple est conservé dans la chaire de la cathédrale Santa Maria Assunta de Volterra, où, entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle, le sculpteur toscan Biduino, en collaboration avec l’atelier de Bonamico, a réalisé un cycle sculptural en pierre comprenant, outreLa Cène, le Sacrifice d’Abraham, la Visitation,l’Annonciation et les lions stylophores. Dans le relief consacré au banquet, situé dans le quatrième intercolonne entre la nef centrale et la nef gauche de la cathédrale, la scène se caractérise déjà par certains éléments qui deviendront récurrents dans l'iconographie ultérieure du sujet : pains, des poissons et de la vaisselle en terre cuite contribuent à définir le contexte festif et confèrent un caractère concret à la scène, en associant à sa signification religieuse une attention portée à la culture matérielle de l'époque.
Quelques décennies plus tard, le thème connaît un nouvel essor à Sienne. Au dos de la monumentale « Maestà », réalisée par Duccio di Buoninsegna (Sienne, vers 1255 – 1318) entre 1308 et 1311 pour le maître-autel de la cathédrale, apparaît l’une des plus anciennes représentationsde la Cène conservées en Toscane. L’œuvre (un panneau à la détrempe sur bois), aujourd’hui conservée au Musée de l’Opera Metropolitana de Sienne, occupe la partie centrale du cycle complexe consacré aux histoires du Christ peint au dos du panneau qui a fait la renommée du maître siennois. Tout en conservant la sobriété de la tradition byzantine, Duccio introduit déjà des éléments destinés à influencer profondément la peinture ultérieure. L’espace acquiert une première profondeur grâce à l’inclinaison des murs et des poutres du plafond, tandis que les personnages manifestent une implication narrative plus intense que dans les modèles précédents. Mais c’est surtout le tableau qui attire l’attention. À côté des pains, des petits poissons, des verres remplis de vin, de la vaisselle en terre cuite et des couteaux apparaît un élément inattendu : un porcelet de lait.
La présence du cochon surprend lorsqu’on la compare au récit évangélique. Dans la religion juive, tout comme dans la religion islamique, cet animal était considéré comme impur et sa consommation était interdite. Les prescriptions contenues dans le Lévitique (troisième livre de la Bible hébraïque) et dans le Deutéronome (cinquième livre de la Bible hébraïque), ainsi que celles rapportées dans le Coran, en interdisaient en effet la consommation.
« (…) le porc, car il a le sabot fendu et la patte fourchue, mais il ne rumine pas ; vous le considérerez comme impur », Lévitique 11.
« (…) ainsi que le porc, qui a le sabot fendu mais ne rumine pas ; vous le considérerez comme impur. Vous ne mangerez pas leur viande et vous ne toucherez pas leurs cadavres », Deutéronome 14.
Dans le christianisme, en revanche, la consommation de viande de porc n’était pas interdite, même si elle était limitée pendant les périodes de pénitence, telles que le Carême, l’Avent, les veillées des principales fêtes et le vendredi, en signe de modération face au péché de gourmandise. Comme indiqué précédemment, le choix de Duccio atteste que les artistes médiévaux n’avaient pas l’intention de reproduire fidèlement le banquet pascal juif. Ils décident de réinterpréter l’épisode et de l’adapter à la sensibilité et aux habitudes alimentaires de leur époque.
Or, cette liberté iconographique caractérisera également les représentations ultérieures, en particulier celles de la Renaissance. Les tableauxde la Cène reflètent en effet une réflexion théologique qui utilise la nourriture comme langage symbolique. Les aliments et les récipients transmettent un message destiné aux religieux qui observaient quotidiennement ces images pendant le repas.
C’est précisément au sein des monastères que le thèmede la Cène prend une place de plus en plus importante. Avec la multiplication des abbayes, des couvents et des complexes monastiques, le réfectoire devient l’un des lieux centraux de la vie religieuse. Ici, le moment du repas représente un acte communautaire rythmé par un rituel précis. Dans de nombreux ordres, le repas se déroulait en silence, tandis qu’un confrère lisait des passages de la Bible ou des textes religieux. Avant d’entrer dans le réfectoire, les moines s’arrêtaient dans la salle du lavabo, où ils se lavaient rituellement les mains et se préparaient spirituellement au moment du repas. Dans ce contexte, la décoration picturale revêtait une fonction bien précise. Laquelle ? Établir un lien entre la nourriture du corps et celle de l’âme.

Ce n’est pas un hasard si c’est à Florence que s’est développée l’une des plus importantes traditions artistiques consacrées aux cénacles. Parmi les premières interprétations du sujet réalisées par Taddeo Gaddi (Florence, vers 1300 – 1366) figure égalementLa Cène, qui faisait partie de l’ancien armoire de la sacristie de Santa Croce, réalisée vers 1335-1340. Le tableau, aujourd’hui conservé à la Galerie de l’Académie de Florence, faisait partie d’un ensemble composé à l’origine de vingt-huit panneaux peints à la détrempe sur fond d’or, consacrés aux Histoires du Christ et aux Histoires de saint François. Par rapport aux décorations monumentales destinées aux réfectoires, la composition reste sobre et concentre l’attention sur les protagonistes de la scène. Les objets disposés sur la table sont également réduits au minimum : on n’y trouve qu’un couteau et une assiette en terre cuite, éléments suffisants pour évoquer ce moment de convivialité sans recourir à une description détaillée des mets. La sobriété de la composition reflète une phase encore précoce de l’iconographiede la Cène, dans laquelle la signification religieuse de l’épisode l’emporte sur la représentation de la culture matérielle.
Quelques années plus tard, entre 1345 et 1350, dans les réfectoires des couvents de la ville, les images de la Crucifixion etde la Cène deviennent partie intégrante de l’espace architectural et accompagnent quotidiennement les religieux pendant leurs repas. L’une des représentations les plus célèbres de cette période est«L’Arbre de vie et la Cène», réalisée par t Gaddi pour le réfectoire du couvent de Santa Croce à Florence, aujourd’hui conservée dans le Cénacle de Santa Croce à Florence. Cette fresque imposante, conçue comme un grand retable occupant tout le mur du fond de la salle, présente un programme iconographique très riche. La partie inférieure est consacrée àla Cène, tandis que la partie supérieure est dominée par le grand Arbre de la Croix, flanqué d’épisodes tels que les stigmates de saint François, Saint Louis de Toulouse servant les pauvres, le souper de Jésus chez le pharisien et l’ange ordonnant à un prêtre d’apporter de la nourriture à saint Benoît dans son ermitage, ainsi que de nombreuses figures de saints, le Saint-Esprit et les armoiries de la famille Manfredi intégrées dans la frise décorative.
Le choix d’associerà La Cène plusieurs épisodes unis par le thème de la nourriture et de la charité renvoie à la fonction originelle du réfectoire, où les frères prenaient leurs repas en silence, accompagnant ce moment de table d’une méditation. Dans les œuvres de Taddeo Gaddi comme dans celle de Duccio di Buoninsegna , on retrouve également des éléments de la vie quotidienne, tels que des pains, du vin et de la vaisselle en terre cuite, détails qui contribuent à ancrer la scène dans la réalité et qui préfigurent cette attention portée à la nourriture et aux objets de table, destinée à s’épanouir pleinement dans les grands cénacles du XVe siècle.
L’intérêt pour cet épisode évangélique ne se manifeste pas uniquement dans la peinture monumentale. Au cours du XIVe siècle, ce thème trouve également sa place dans la production enluminée, comme en témoigne une lettre « N » illustrée dela Cène, attribuée à l’école toscane et conservée aujourd’hui au Musée national de San Matteo à Pise, provenant de l’ancien couvent de San Matteo in Soarta, à Pise. Réalisée sur parchemin, la miniature intègre la scène à l’intérieur de la lettre initiale, encadrée dans un cadre géométrique sur fond sombre et enrichie de motifs phytomorphes qui s’étendent sur toute la page. Autour de la table dressée, les apôtres, rassemblés sur le côté droit, réagissent avec stupéfaction aux paroles du Christ qui annonce la trahison imminente, tandis que Jean, profondément bouleversé, s'affale sur les genoux du Maître. À l’arrière-plan apparaissent des murs et une tour qui définissent le cadre architectural de l’épisode. Bien que les dimensions réduites de la miniature ne permettent pas une description minutieuse des aliments, on reconnaît néanmoins sur la table les éléments fondamentaux de l’iconographie eucharistique, le pain et le vin, constamment présents dans les représentationsde la Cène en référence au corps et au sang du Christ.
Parallèlement à la production d’enluminures, la peinture à fresque continue également à développer le thèmede la Cène au sein de la culture figurative toscane du XIVe siècle. Un exemple attribuableà l'école de Giotto est conservé dans la chapelle de Santa Maria in Campo Arsiccio, dans la commune de Terranuova Braccioli (Arezzo), où l'épisode est représenté selon la technique de la fresque. Là encore, la scène met l’accent sur la valeur symbolique de la table, avec la présence des éléments fondamentaux de la tradition eucharistique : le pain et le vin. À ceux-ci s’ajoutent divers objets liés à la dimension quotidienne du banquet, tels que des cruches, des verres et des poteries, qui contribuent à rendre plus concrète la représentation de ce moment de convivialité et témoignent de l’intérêt croissant des artistes pour la restitution d’objets de la vie réelle.
La relation entre la nourriture et la représentationde la Cène connaît un nouveau changement avec le passage à la Renaissance, lorsque la table évangélique devient également un espace de confrontation avec la culture gastronomique contemporaine. Si, dans les œuvres médiévales et du XIVe siècle, les aliments sont avant tout des éléments symboliques liés à la signification eucharistique et à la vie communautaire des religieux, au XVe siècle et au début du XVIe, la nourriture s’inscrit de plus en plus dans un nouvel intérêt pour la nature, le plaisir et la vie quotidienne de l’homme.
L’une des illustrations les plus marquantes de cette transformation est «La Cène »d’ t Léonard de Vinci, réalisée entre 1495 et 1498 sur le mur du réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan. Cette œuvre, une peinture murale à sec aux dimensions monumentales, marque un tournant dans l’histoire des représentations de ce sujet. Léonard de Vinci construit une image profondément ancrée dans la culture de son époque, dans laquelle même les éléments de la table jouent un rôle narratif.
Parmi les aliments représentés figurent également des plats contenant des anguilles, un détail particulièrement intéressant lorsqu’on le compare aux prescriptions alimentaires de la tradition juive. En effet, selon les règles établies par la loi mosaïque, seuls les poissons dotés de nageoires et d’écailles étaient considérés comme comestibles : les anguilles, dépourvues de ces caractéristiques, faisaient donc partie des aliments interdits.
« Vous pourrez manger ceux qui ont des nageoires et des écailles, tant dans les mers que dans les rivières. Mais parmi tous les animaux qui se déplacent ou vivent dans les eaux, dans les mers et dans les rivières, ceux qui n’ont ni nageoires ni écailles, vous les tiendrez pour une abomination », Lévitique 11.
Leur présence dans l’œuvre de Léonard de Vinci démontre une fois de plus que les artistes ne cherchaient pas nécessairement à proposer une reconstitution philologique du banquet pascal raconté dans les Évangiles. Ils réinterprétaient plutôt la scène à travers le prisme de leur époque et de leurs connaissances.
D’autres détails témoignent également d’une rupture par rapport aux représentations antérieures. En effet, dans le tableau de Léonard, les nombreux couteaux qui caractérisaient bon nombre de représentations médiévales et de la Renaissancede la Cène ont disparu. Ces ustensiles, souvent pointus et placés bien en évidence, servaient à couper les aliments et à porter les bouchées à la bouche, tandis que les fourchettes de table, déjà répandues dans l’Empire byzantin, avaient longtemps été considérées avec méfiance par l’Église occidentale, car jugées instruments de perversion diabolique. Léonard élimine donc ces objets de la scène et concentre l’attention sur la relation psychologique entre le Christ et les apôtres, ainsi que sur la tension émotionnelle du moment de l’annonce de la trahison.
La présence de l’anguille permet en outre d’engager une réflexion sur la signification attribuée au plaisir de la table dans la culture humaniste. La redécouverte des textes classiques au XVe siècle avait favorisé une nouvelle approche de la convivialité et de la relation entre l’homme et la nature : même le goût et la recherche du plaisir gustatif pouvaient être interprétés comme des manifestations de la richesse de la création, à condition qu’ils s’inscrivent dans un équilibre moral.
Cette sensibilité transparaît également dans la littérature de l’époque. Le Siennois Gentile Sermini, né vers la fin du XIVe siècle, décrit avec beaucoup de minutie, dans la Novella XXIX, la préparation d’une anguille, également appelée « anguille de Saint-Vincent ». Ce récit rend compte de la valeur accordée à la cuisine en tant que pratique raffinée et complexe : le poisson est nettoyé, découpé en portions, enfilé sur une broche en alternance avec des feuilles de laurier, puis assaisonné de sel, de vinaigre, d’huile, de poivre, d’épices et de clous de girofle. Une fois cuite, elle est agrémentée de grenades, d’oranges et d’autres aromates, devenant ainsi un mets destiné à une table raffinée.
Quoi qu’il en soit, le succès gastronomique de l’anguille avait des racines encore plus anciennes. Déjà Archéstrate de Gela, poète sicelien du IVe siècle av. J.-C. considéré comme l’un des premiers auteurs de gastronomie de la culture occidentale, avait rendu hommage à ce poisson dans son œuvre, le définissant comme « le seul poisson qui n’est que chair ». La référence à l’anguille traverse donc des siècles d’histoire, passant de la littérature gastronomique antique aux tables médiévales et de la Renaissance.
C’est précisément autour de cet animal qu’a également pris naissance une curieuse croyance destinée à influencer les pratiques alimentaires religieuses. On a en effet longtemps cru que l’anguille était dépourvue d’organes génitaux, une interprétation qui n’a été dépassée qu’en 1912 grâce aux études du biologiste danois Johannes Schmidt, qui a élucidé son cycle reproductif dans l’ouvrage *Les lieux de reproductionde l’anguille* publié en 1922. Cette prétendue particularité avait toutefois permis à certains religieux de la Renaissance de consommer ce poisson même pendant le Carême, car il était considéré comme compatible avec les restrictions alimentaires prévues pendant les périodes de pénitence. C’est précisément pour cette raison que l’anguille finit par revêtir une valeur ambivalente : d’une part, symbole de raffinement gastronomique, d’autre part, associée à une critique morale de la gourmandise et des excès alimentaires attribués à une partie du clergé.
L’observation de la table permet donc de saisir un aspect souvent négligé de l’iconographiede la Cène. Si les protagonistes et la signification théologique de l’épisode restent inchangés, les aliments changent, tout comme changent la vaisselle, les ustensiles et les gestes de convivialité. C’est dans ces détails que se mesure la distance entre le récit évangélique et sa représentation artistique : une distance qui naît de la volonté de rendre le sacré compréhensible aux hommes de son époque.