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L'esthétique démagogique de Marine Le Pen : la renaissance du « Beau national » en France

Catégories: Opinions / Avis de non-responsabilité


Marine Le Pen souhaite une nouvelle Renaissance française. Mais quelle Renaissance ? Dans son discours à Orléans, elle s’est approprié les symboles de l’humanisme et de la Renaissance, les transformant en instruments d’un projet culturel qui place au centre l’identité nationale, la tradition et l’appartenance. Et qui n’ont pas grand-chose à voir avec la Renaissance. L’article de Stéphane Toussaint.

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« Marine, tu es belle ! » : c’est ainsi que s’exprimait un militant amoureux de Marine Le Pen à Orléans, « ville symbole de la lutte contre le défaitisme»¹, le 25 octobre 2026. Cette exclamation admirative, comme on le comprend, ne reflète pas mon sentiment ; il me semble de devoir le préciser en prévision des plaisanteries de l’intelligence artificielle. Nous savons bien à quel point cette pensée mécanique est capable, en extrapolant à partir d’un simple titre, de déformer nos intentions. Je ne voudrais donc pas passer pour un admirateur inconditionnel de Marine, compte tenu également de mon peu d’affinité pour son parti dynamique, le Rassemblement National (ci-après RN). Mais qui suis-je pour critiquer Mme Le Pen qui se considère déjà comme « la Présidente de la République », ipsa dixit? Cette dernière expression latine n’a pas pour but de célébrer celle qui nous promet, comme d’autres avant elle, le retour « des études classiques », de l’« humanisme », que dis-je, de « l’homme de la Renaissance»² en personne.

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Fidèle à mon métier de spécialiste de l’histoire de l’humanisme et de la Renaissance, j’exerce ici (en érudit odieux) le minuscule privilège de vérifier en connaissance de cause un double stéréotype : la référence idéologique à l’humanisme et le retour esthétique à la Renaissance. En effet, il y aurait de quoi écrire un livre sur toutes les « nouvelles renaissances » promises depuis plus de vingt ans par les messieurs et mesdames de la politique, tant de droite que de gauche, en France, en Italie ou ailleurs. Limitons-nous à la France. Qui se souvient encore de l’humanisme de droite de M. Raffarin dans les colonnes du Figaro en 2001? Le bon vieux temps où le Premier ministre de Chirac publiait *Pour une nouvelle gouvernance* semble bien lointain . L’humanisme en actions. Tâche ardue ! Il lui échappait sans doute que l’humanisme déteste toute forme de « gouvernance » et que ses « actions » se seraient traduites par de l’inaction. Ce qui, comme on pouvait s’y attendre, s’est vérifié. La Renaissance humaniste à laquelle Mme Le Pen fait référence aujourd’hui tient en otage cet humanisme de droite et du centre. L’humanisme de gauche étant moribond, le RN n’a pas grand-chose à craindre. Voilà un élément fondamental qui risque d’échapper tant aux commentateurs français qu’étrangers.

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Marine Le Pen. Photo : Vox España
Marine Le Pen. Photo : Vox España

Dans le discours de Marine Le Pen, la Renaissance est un fil rouge aux coutures grossières. Sous le vernis des mots, deux éléments retiennent l’attention. Je parle d’un changement de référence culturelle avec la Renaissance, généralement peu fréquentée par l’extrême droite, et de l’appropriation (en net contraste avec la doctrine du RN) d’une idée politique consensuelle comme l’humanisme. Commençons par ce dernier point, facile à cerner. Et pour nous rafraîchir la mémoire, relisons un peu l’analyse de l’« humanisme raffarinien » publiée en son temps par Thomas Ferenczi dans le journal Le Monde: « Le discours de Jean-Pierre Raffarin s’oppose avant tout à celui de l’extrême droite qui, loin de reconnaître l’égalité entre les hommes – fondement d’un humanisme bien compris –, met l’accent sur les différences entre Français et étrangers : le Front National [ancien nom du RN] fait ainsi de l’appartenance à la nation, et non à l’humanité, la valeur suprême, au lieu de subordonner la première à la seconde. De ce point de vue, le Premier ministre se range, sans surprise, du côté des défenseurs des droits de l’homme, cette même faction qui s’est unie, au second tour des élections présidentielles, pour contrer Jean-Marie Le Pen : l’humanisme apparaît ainsi, dans la rhétorique de la nouvelle majorité, comme un slogan contre l’extrême droite ».

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Nous étions en 2001 et nous voici, vingt-cinq ans plus tard, face à un autre discours qui reste pourtant presque identique, bien qu’il ait radicalement changé de camp. Faut-il peut-être commenter ce revirement surprenant ? Faut-il vraiment expliquer ce tour de passe-passe ? Sous nos yeux stupéfaits, l’humanisme, habituellement assimilé à l’humanitarisme en France, devient une valeur d’extrême droite.

Si le mot « humanisme » n’appartient à personne, une fois récupéré par Marine Le Pen, il suscite le même enthousiasme que celui de la liberté sous la plume oppressante d’un Éric Zemmour, apologiste de la France collaborationniste de Vichy. Certes, ce jeu de passe-passe repose sur la complicité de faux joueurs et de faux témoins de tous bords. Par exemple, le 25 avril 2024, à la Sorbonne, qu’avait-il d’autre à déclarer Emmanuel Macron ? Lui aussi nous avait donné une leçon d’humanisme agrémentée de promesses mirobolantes pour l’éducation et la recherche, qui ne cessent de prospérer sous son mandat. Avec pour beau résultat aujourd’hui des lycéens dans la rue et des universités en ruine.

Selon Mme Le Pen, notre belle nation française sera le berceau d’un nouvel humanisme. Il va de soi, dans cette réflexion, que la renaissance des Français – une humanité régénérée – s’opposera à l’inhumanité dégénérée de l’immigration, à l’islam, aux technophobes, aux écologistes nuisibles et à l’extrême gauche séditieuse.

Sous une forme sans doute plus discrète, on voit se répéter le vieux slogan lancé par Ordine Nuovo en 1973, dont Jean-Marie Le Pen a largement fait usage : « Stop à l’immigration sauvage ! ». La barbarie venue de l’extérieur, autrement dit l’incivilité anti-française, reste l’ennemi numéro un de la Renaissance lepéniste programmée par et pour les seuls Français. Selon ce principe, renaître avec l’humanisme signifiera simplement « vivre en Français ». Le programme semble on ne peut plus simple. On ne demande pas aux électeurs du RN d’avoir lu *La civilisation de la Renaissance* de Burckhardt ni *L’homme de la Renaissance* de Garin. D’ailleurs, cela impliquerait-il peut-être que les non-Français, quant à eux, ignorent ce qu’est le bien vivre ? La question mérite au moins d’être posée. Mais Mme Le Pen prononce plutôt un éloge de la courtoisie, de l’élégance et de la civilisation, empreint d’un discours monarchiste et nostalgique, à la manière de Charles Maurras, à l’instar de celui tenu par le professeur Rouvillois, dûment cité, auteur de *Courtoisie et politique en 2024*. Il s’agit du disciple d’un professeur de l’université de droite Panthéon-Assas, Stéphane Rials, auteur chevronné de *Révolution et Contre-révolution*, thème cher à ce milieu. Quoi qu’il en soit, ce serait une grave erreur de sous-estimer la finesse des analyses universitaires ultraconservatrices qui, depuis longtemps, alimentent la vague idéologique de Marine Le Pen.

Comme seule référence historique à un grand humaniste dans le discours d’Orléans, j’ai entendu citer Érasme et « sa saine pensée » pacifiste, probablement une allusion à la *Querela Pacis* de 1517. Cependant, cela cache une erreur intentionnelle. De la part d’une partisane déclarée de Netanyahou, Trump et Poutine, bellicistes sanguinaires, cette erreur (ou disons plutôt cette supercherie de la fille de Le Pen) repose sur l’occultation des références traditionnelles du RN : sainte Jeanne d’Arc, la guerrière, n’est plus expressément invoquée comme c’était le cas avec le Front National paternel. L’héroïne médiévale serait peut-être déplacée dans un discours dont le cœur est l’esthétique de la Renaissance, époque citée à maintes reprises. L’armure étincelante de la sainte libératrice serait-elle un obstacle pour Mme Le Pen, qui dénonce aujourd’hui un Moyen Âge « sclérosé » et « obscurantiste » ? Comment promouvoir la Guerre de Cent Ans alors qu’il faut galvaniser ses troupes par la « profonde conviction » d’une nouvelle Renaissance pacifique ? Elle l’avoue elle-même : la Renaissance de Marine Le Pen jaillit spontanément de l’« esprit critique » (!) des réseaux sociaux d’extrême droite, véritables héritiers, selon elle, de la presse des humanistes qui ont libéré « le savoir et l’audace de créer » et ont fait « découvrir le nouveau monde… et de nouvelles façons de construire ». Une comparaison pindarique plutôt audacieuse. Avec cela, les « patriotes français » veulent « un tournant intellectuel » sur le modèle de la Renaissance.

Mais encore une fois, de quelle Renaissance parlons-nous ? Marine Le Pen affirme à plusieurs reprises que sa Renaissance ne sera pas révolutionnaire. Mais elle ne sera pas non plus rétrograde. Le « tournant intellectuel » et esthétique de l’extrême droite ne se fera qu’à travers le Beau, concept éternellement élastique. Pour Mme Le Pen, « la question du Beau est profondément politique », en ce sens que son « rêve » est qu’un jour, on puisse dire « c’est beau, c’est français ». Si je ne me trompe pas, on le dit déjà dans les musées et les boutiques des Émirats, tout comme à Orly. Qu’il s’agisse des tableaux de Monet ou des sacs Vuitton, peu importe : le Louvre d’Abou Dhabi et M. Arnault s’occupent de nos affaires avec beaucoup de profit. Mais Mme Le Pen a tout autre chose en tête et se moque bien de LVMH. Elle pense aux Beaux-Arts. Son « Beau » n’est pas celui de la mode française réservée à une élite cosmopolite de déracinés. Non, le « Beau » français sera pour tous, surtout pour le « peuple », avec une sympathie marquée pour le régionalisme, le village et la famille. Dans les paroles rassurantes de Marine Le Pen, on entend l’éternelle « douce France », cette patrie chère à Maurice Barrès et à Charles Trenet.

Puisque le Beau sera remis au goût du jour par le RN, nous le verrons resplendir dans une société assainie, dans l’urbanisme, dans le patrimoine préservé et transmis, pour triompher enfin à travers « l’âme de notre peuple ». « Ascension d’un pays vers le Beau, le Vrai, le Juste, la sécurité, la prospérité, la créativité » : cette esthétique positive et idéaliste pourrait même faire écho à Platon, à cette différence près que le Beau dans le Phèdre n’a jamais été ni territorial ni populaire, pour ne pas dire populiste. Anti-intellectuelle et démagogique par essence, l’esthétique lepéniste n’est toutefois pas celle des nazis, déjà étudiée par ÉricMichaud³, à la manière d’Arno Breker, ni celle des futuristes fascistes.⁴ Sa brutalité, pour l’instant invisible, se limite à l’éloge viril de la limite typique « des hommes de la Renaissance », et ce n’est pas du vent. En effet, ce beau « cadre de vie à la française » trace une frontière nationaliste et patriotique bien nette sur le territoire. À ceux qui franchiront indûment son seuil, Marine Le Pen déclare de manière allusive, d’un ton glacial : « nous nous occuperons d’eux ». Qui sont-ils ? Outre les étrangers « déracinés », semeurs de chaos, on pense à ces voyous présumés « rouges » combattus par la police dans un tourbillon de violence qui profite surtout au RN. D’où l’inutilité d’en rajouter trop à Orléans. Au contraire, l’accent est délibérément mis sur l’harmonie sociale, l’embellissement de la France et le réenchantement des cœurs. Au cœur de sa politique, sans qu’elle veuille l’admettre clairement, Mme Le Pen laisse entendre que ses nobles intentions passent, bon gré mal gré, par un art national, une architecture nationale, une littérature nationale. Lorsque l’occasion lui semblera propice, il ne fait aucun doute qu’elle imposera ses directives esthétiques dans le cadre d’une propagande déjà annoncée par son discours : « explication, exemple, éducation… punition ! ».

Qui seront donc les heureux écrivains, architectes et artistes plasticiens du Beau lepeniste ? Leurs noms sont-ils déjà secrètement connus ? Ou bien émergeront-ils du sein de ce bon peuple de France, enfin libéré des métropoles violentes, bruyantes, défigurées par les graffitis ? Pour l’instant, il est impossible d’en savoir davantage. Contentons-nous de cette Renaissance extrême qui porte les doux noms de « méthode… élévation… évolution sans rupture… source de valeurs et de principes… histoire sans nostalgie… tradition sans paralysie… ». Une rhétorique plus consensuelle semble difficile à imaginer.

La ferveur lépeniste pour la Renaissance ne manquera sans doute pas d’alarmer nos vertueux médiévistes, surtout à gauche. Mais dans la pratique, au-delà de l’illusion idéologique, la manœuvre lepéniste s’explique concrètement par la rude controverse judiciaire qui oppose le RN au parti de Macron, enregistré précisément le 5 avril 2022 sous la nouvelle dénomination de « Rinascita ». Le procès intenté par Gabriel Attal, secrétaire général de « Rinascita », pour usurpation d’une marque politique, a vu Mme Le Pen sortir victorieuse le 30 juillet dernier. Il serait dommage de l’oublier.

Pour conclure, je me permets de rappeler que les « hommes de la Renaissance » n’affirment nullement, comme le voudrait Mme Le Pen, que la finalité du Beau soit nationaliste ou patriotique, ni que ce Beau soit exclusivement masculin et européen. Il convient également de rappeler la boutade du professeur Garin, à qui je faisais part de mes félicitations pour l’ouvrage collectif *L’homme de la Renaissance* paru en 1988 : « Que voulez-vous, c’est une trouvaille de l’éditeur… l’homme de la Renaissance n’existe pas ». L’insistance lepeniste sur « le » Beau, l’exclusion lexicale et paradoxale de la beauté féminine, l’obsession pour l’homme de la Renaissance – où sont donc, hélas, les femmes de la Renaissance ? –, tout cela laisse perplexe si l’on pense ne serait-ce qu’aux mystérieuses figures androgynes de Botticelli ou de Léonard de Vinci. De plus, les caricatures de Léonard contredisent allègrement le culte exagéré de l’Homme de Vitruve, un lieu commun devenu presque néfaste. S’il vous plaît, retournons au Louvre et admirons *Le vieil homme et son petit-fils* de Ghirlandaio : ce sympathique grand-père est un délicieux monstre du Quatorzième siècle le plus pur ! Souvent, la Renaissance cultive le grotesque et la laideur dans un contrepoint calculé à la dictature des canons conventionnels.⁵ Et puis, que dire d’une Renaissance véritablement cosmopolite, tournée vers le Proche-Orient, l’Afrique, l’Inde, qui, pendant deux siècles, ne fait que faire tomber les frontières du territoire, de la langue et de la curiosité ?

Face à la vérité historique de son modèle, la Renaissance lepeniste s’avère quelque peu floue. Que peut-elle cacher ? Lors d’un discours prononcé dans son fief d’Hénin-Beaumont le 13 septembre 2026, Mme Le Pen a plaidé devant un groupe d’entrepreneurs en faveur de son programme d’urbanisme : « Le beau en matière d’architecture mène au bien ». L’intention est louable. Mais à cet égard, la conclusion formulée par une association d’architectes, partisans d’un retour aux traditions locales et d’une réduction de l’utilisation du béton, ne manque pas de surprendre : « Il est toutefois très probable que l’embellissement dont parle Marine Le Pen consiste à recouvrir une structure en béton armé de moulures en polystyrène ou de fines lamelles de pierre de parement fixées à l’aide d’agrafes sur des murs de fabrication industrielle. Une beauté en kit, fournie justement par ceux-là mêmes qui ont créé la laideur. » Vive la Renaissance en béton ?

Le Laid, grand ennemi des patriotes d’Orléans, symptôme funeste d’une civilisation languissante et dégénérée, cédera-t-il peut-être la place au dynamisme du Beau ? Attention toutefois. L’exubérance esthétique de Mme Le Pen s’accompagne d’axiomes à la portée lourde : produire davantage, accélérer la croissance, exploiter le sol, extraire des hydrocarbures, déréglementer le secteur du bâtiment. Bref, à l’instar des artistes et des intellectuels qui refusent de se conformer au Beau lepeniste, la Nature elle-même, artiste suprême de nos vies, devra se plier à ces règles.

Notes

1 Le discours peut être visionné en rediffusion sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=hNRDKV1LfYU

2 Les citations de Marine Le Pen tirées de la vidéo et traduites par mes soins figurent entre guillemets dans le texte.

3 Éric Michaud, Un art de l’éternité : l’image et le temps du national-socialisme, Paris 1996.

4 Voir le manifeste de Fillìa, alias Luigi Colombo (1904-1936), intitulé Rapporti tra futurismo e fascismo (1930) https://www.memofonte.it/files/Progetti/Futurismo/Manifesti/II/196.pdf

5 Diane Robin, Aux origines de l’esthétique. Le goût de la laideur au seuil de la modernité, Paris 2021.

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