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Pourquoi s'ennuie-t-on au musée ? Une étude tente de le comprendre

Catégories: Musées / Avis de non-responsabilité


Des textes trop longs, des salles vides, des parcours confus : à Vienne, une étude menée auprès de 1 269 visiteurs du Musée Sigmund Freud et du Musée d’histoire de l’art (Kunsthistorisches Museum) évalue pour la première fois à quel point on s’ennuie au musée, pourquoi cela se produit et quel en est le coût en termes d’apprentissage.

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« L’ennui ne cessait de grandir tout au long de ma visite au musée. Après la section audio, il y avait une grande salle avec encore plus d’informations à lire, et c’en était trop. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir ». Ces propos sont ceux d’un visiteur de musée, interrogé par un groupe de psychologues qui a décidé d’étudier un sentiment dont on parle rarement lorsqu’on évoque les musées: l’ennui. Un sentiment qui, à première vue, semblerait presque déplacé. On se rend au musée par intérêt, généralement par choix, et chacun est libre de s’attarder où il le souhaite et de passer son chemin devant ce qui ne lui dit rien. Et pourtant, on s’y ennuie aussi, et lorsque cela arrive, les conséquences sont visibles : on apprécie moins la visite et on apprend moins.

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Telle est la conclusion d’une étude publiée le 27 octobre dans la revue Scientific Reports, signée par Thomas Goetz, Lukas Kraiger, Jonathan Fries, Takuya Yanagida, Louisa Grandjean, Monika Pessler et Reinhard Pekrun. Les auteurs partent d’un constat : au cours des quinze dernières années, l’intérêt scientifique pour l’ennui s’est considérablement accru, notamment parce que les preuves de ses effets négatifs sur la santé, l’alimentation, la motivation et les performances se sont accumulées. Les recherches se sont toutefois presque toujours concentrées sur l’école et l’université, négligeant les lieux d’apprentissage informel. Le musée en fait partie, et la littérature sur le sujet est étonnamment rare : une recherche systématique menée par les auteurs le 9 décembre 2025 dans les principales bases de données a donné 137 résultats, parmi lesquels seules neuf études étaient effectivement consacrées à l’ennui en milieu muséal, avec des conclusions d’ailleurs contradictoires.

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Musée d'histoire de l'art, Vienne. Photo : Musée d'histoire de l'art
Kunsthistorisches Museum, Vienne. Photo : Kunsthistorisches Museum

Deux musées très différents

Pour combler cette lacune, les chercheurs ont choisi de mener leur étude sur deux musées de Vienne, aux antipodes l’un de l’autre en termes de taille et de thématique. Le premier est le Musée Sigmund Freud, installé dans les locaux où le fondateur de la psychanalyse a vécu pendant 47 ans et rédigé la plupart de ses ouvrages, à proximité du centre-ville. Le musée comprend l’ancien cabinet de Freud et son appartement privé ; il s’étend sur environ 550 mètres carrés et accueille environ 130 000 visiteurs par an. Une particularité le distingue : il ne reste que relativement peu d’objets originaux, car Freud a emporté avec lui la plupart de ses biens lorsqu’il a émigré à Londres en 1938. Le célèbre divan, par exemple, se trouve au Musée Freud de Londres. Outre l’œuvre et les écrits de Freud, le parcours consacre une large place au rôle du national-socialisme, notamment en lien avec son exil.

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Le deuxième est le Kunsthistorisches Museum, l’un des plus importants musées d’art au monde : environ 12 000 mètres carrés à proximité du centre historique, près d’un million de visiteurs par an, une vaste collection de peinture européenne comprenant des chefs-d’œuvre d’artistes tels que Bruegel, Vermeer et Caravage, ainsi que des vestiges antiques, des sculptures et des arts décoratifs. Le choix de deux réalités aussi éloignées visait à vérifier si les résultats résistaient à un changement de contexte.

Les trois enquêtes se sont déroulées entre mai 2023 et décembre 2024. Lors des deux premières, l’une au Musée Freud et l’autre au Kunsthistorisches, du personnel formé à cet effet interpellait au hasard les visiteurs à la fin de leur visite et leur proposait un bref questionnaire anonyme d’environ dix minutes, en allemand ou en anglais, sur papier, sur leur smartphone ou sur une tablette. La troisième, menée à nouveau au Musée Freud, consistait quant à elle en des entretiens semi-structurés réalisés à une table isolée de la cafétéria du musée, d’une durée comprise entre 8 et 22 minutes. Les enregistrements audio ont été effacés après la transcription. Pour participer, il fallait avoir au moins 18 ans et aucune rémunération n’était prévue. Au total, 1 269 personnes âgées de 18 à 91 ans ont pris part à l’étude.

Musée Freud, Vienne. Photo : Musée Freud
Musée Freud, Vienne. Photo : Musée Freud

À quel point s’ennuie-t-on vraiment ?

Les participants aux enquêtes quantitatives devaient indiquer, sur une échelle allant de 1 (pas du tout) à 5 (très fort), l’intensité de onze émotions ressenties pendant la visite: curiosité, ennui, confusion, surprise, frustration, nervosité, joie, tristesse, déception, colère et émerveillement. Dans les entretiens, en revanche, la question était directe : avez-vous ressenti de l’ennui pendant la visite ? Les réponses ont ensuite été transposées sur cette même échelle par cinq évaluateurs indépendants.

La bonne nouvelle pour les musées, c’est que le niveau d’ennui reste faible. La valeur moyenne s’est établie à 1,69 lors de la première enquête menée au Musée Freud, à 1,81 au Kunsthistorisches et à 1,64 lors des entretiens ; en combinant les deux études quantitatives, la moyenne globale s’élève à 1,74. Les émotions positives, à savoir la curiosité, la joie, la surprise et l’émerveillement, s’avèrent nettement plus intenses. Mais il y a un revers : parmi les sept émotions négatives recensées, l’ennui s’est classé en troisième position au Musée Freud et en deuxième position au Kunsthistorisches. Selon les auteurs, donc, même si les valeurs absolues sont modérées, l’ennui est une émotion négative loin d’être marginale dans l’expérience muséale. De plus, l’échantillon ne comprenait pas du tout les visites obligatoires, comme celles des groupes scolaires, pour lesquelles la valeur attribuée à la visite pourrait être plus faible et l’ennui, supposent les chercheurs, sensiblement plus élevé.

Musée d'histoire de l'art, Vienne. Photo : Musée d'histoire de l'art
Kunsthistorisches Museum, Vienne. Photo : Kunsthistorisches Museum

Trop ou pas assez

Le cadre théorique de l’étude est la théorie dite « du contrôle et de la valeur », élaborée par Reinhard Pekrun, l’un des auteurs de la recherche. Selon cette théorie, l’ennui survient lorsque le sentiment de contrôle sur une activité est très faible, c’est-à-dire lorsque l’on se sent dépassé, ou très élevé, lorsque l’activité semble trop facile, et dans les deux cas, il s’accompagne de la perception que ce que l’on fait a peu de valeur ou peu de sens. Conçue pour le milieu scolaire, cette théorie aspire à une certaine universalité, et le musée se prêtait bien à sa mise à l’épreuve : précisément parce que le visiteur doit régler lui-même le rythme, la profondeur et l’ordre de la visite, le risque d’un déséquilibre entre le défi proposé et ses propres compétences est bien réel.

Les données confirment cette hypothèse. L’ennui augmente tant lorsque la visite est perçue comme trop exigeante que, et dans une plus large mesure, lorsqu’elle semble peu stimulante : la corrélation combinée est de 0,23 dans le premier cas et de 0,35 dans le second. Les auteurs avancent une explication possible à cette différence : lorsque l’on se sent dépassé, l’ennui pourrait se confondre avec d’autres émotions négatives telles que la frustration ou la colère, ce qui en atténuerait le poids statistique. Dans le même temps, l’ennui diminue à mesure que la visite est jugée importante pour soi (corrélation de -0,34) et à mesure que, de manière générale, on considère que les visites de musées sont importantes (-0,28).

Ce sont toutefois les entretiens menés au Musée Freud qui donnent un visage concret à ces chiffres. Les chercheurs ont identifié sept formes différentes de surcharge, trois de sous-stimulation et sept facteurs liés à la valeur. On se sent submergé pour des raisons liées à la structure du musée, comme l’absence d’un parcours prédéfini, aux contenus, avec trop d’informations et trop de textes, aux conditions du moment, comme la foule ou la chaleur, et à l’état d’esprit du visiteur, par exemple lorsqu’on est submergé émotionnellement. En revanche, on se sent peu stimulé face à une mise en scène blanche et dépouillée, qui donne une impression de vide, ou face aux vidéos proposées. Certains de ces aspects, observent les auteurs, sont propres au Musée Freud, comme l’absence d’un parcours défini, tandis que d’autres, comme la quantité de contenus, concernent vraisemblablement de nombreux autres musées.

La valeur présente elle aussi différentes facettes. L’intérêt pour les thèmes du musée – à savoir la psychologie, la psychothérapie, Freud lui-même – compte ; la capacité du musée à rendre ces thèmes tangibles, par exemple en exposant des objets utilisés par Freud, compte ; les raisons personnelles comptent également, qu’il s’agisse de l’importance pour son propre parcours de vie, du lien avec un partenaire, des amis, des proches ou des thérapeutes, ou encore des études en psychologie ou d’un travail, actuel ou futur, dans le domaine de la psychothérapie. Certains ont même déclaré que la visite n’avait pour eux aucune valeur personnelle, peut-être parce qu’elle résultait d’un conseil donné en passant.

Musée Freud, Vienne. Photo : Musée Freud
Musée Freud, Vienne. Photo : Musée Freud

Le prix de l’ennui

La deuxième partie de l’étude porte sur les effets. Pour évaluer la qualité perçue du musée, les chercheurs ont utilisé un outil emprunté à l’économie : ils ont demandé si le prix du billet était trop bas, adéquat ou trop élevé. Ceux qui s’étaient le plus ennuyés avaient tendance à le juger moins justifié, avec une corrélation combinée de -0,18. Selon les auteurs, ce type d’évaluations influe sur la volonté de revenir, sur les conseils donnés à d’autres et sur les avis en ligne, et donc sur le public et la réputation d’une institution.

Au Kunsthistorisches, les visiteurs ont ensuite répondu à un petit test de connaissances: dix questions à choix multiples sur le contenu du musée. L’une d’elles, par exemple, demandait quel détail du tableau « La Tour de Babel » illustrait le caractère inachevé de la construction : le ciel, les ouvriers sur la tour, la tour près de la rivière ou les étages inachevés, cette dernière étant la bonne réponse. Résultat : plus le niveau d’ennui était élevé, plus le score était bas (corrélation de -0,23). Ce lien reste significatif même en tenant compte de ce que les visiteurs déclaraient déjà savoir avant d’entrer (-0,19), ce qui indique qu’il ne dépend pas simplement de différences de préparation. Il s’agit d’un effet modéré, admettent les auteurs, mais qui doit être considéré sur le long terme : ceux qui visitent davantage de musées pourraient entrer dans un cercle vicieux où l’ennui réduit l’apprentissage, la moindre expérience d’apprentissage diminue la valeur attribuée aux visites et cela, à son tour, alimente davantage l’ennui lors des visites suivantes. Les chercheurs rappellent en outre que l’ennui est souvent considéré comme une émotion « silencieuse », alors que leurs résultats indiquent qu’il n’en est rien, ni en termes de prévalence ni en termes d’impact, et que l’idée selon laquelle s’ennuyer serait bénéfique est, selon eux, dépourvue de fondement empirique.

Musée d'histoire de l'art, Vienne. Photo : Musée d'histoire de l'art
Kunsthistorisches Museum, Vienne. Photo : Kunsthistorisches Museum

Que peuvent faire les musées ?

Les auteurs tirent de ces résultats quelques recommandations pratiques. Le principal problème réside dans le fait que les visiteurs présentent des intérêts, des motivations et des connaissances très variés, et qu’un niveau unique d’approfondissement risque d’être trop élevé pour certains et trop faible pour d’autres. Une solution pourrait consister à proposer des textes personnalisables: grâce à des codes-barres ou à la réalité augmentée, le visiteur pourrait choisir sur son smartphone parmi des textes de longueur, de difficulté et de profondeur variables. Une autre solution serait de proposer des parcours plus ou moins exigeants, allant d’une visite « de poche » à un itinéraire narratif, en passant par une exploration approfondie. Les chercheurs observent également que le niveau optimal de difficulté dépend des objectifs d’un musée, et qu’une institution peut parfois souhaiter créer délibérément des moments de vide ou d’effort intense, par exemple pour inviter à la contemplation.

Il y a toutefois une précision sur laquelle les auteurs insistent. Réduire l’ennui ne doit pas devenir une fin en soi, ni transformer les musées en lieux de pur divertissement : cela doit être subordonné à leur mission éducative, culturelle et de réflexion. Et l’ennui ne doit pas être confondu avec le repos ou la contemplation sereine. La première est une expérience désagréable, où le temps semble ralentir et où l’on a envie de partir ; la seconde est agréable et invite à rester. Les espaces dédiés à la réflexion silencieuse ne sont donc nullement en contradiction avec l’objectif de moins ennuyer le public.

Musée Freud, Vienne. Photo : Musée Freud
Musée Freud, Vienne. Photo : Musée Freud

Les limites de la recherche

Les auteurs énumèrent également en toute franchise les limites de leur travail. Les mesures reposent sur des auto-évaluations et devraient, à l’avenir, être complétées par des indicateurs plus objectifs, tels que des indicateurs physiologiques. L’étude met en évidence des associations mais ne permet pas d’établir des relations de cause à effet, ce qui nécessiterait des expériences, par exemple dans des musées virtuels. Le public du Musée Freud est très sélectif, composé en grande partie de personnes qui arrivent déjà intéressées par Freud et la psychanalyse, tandis que celui du Kunsthistorisches est plus hétérogène. Un visiteur qui ne répond pas à une question du test pourrait tout simplement ne pas avoir vu cette partie du musée. Et des facteurs tels que les caractéristiques sensorielles et spatiales des lieux, des pièces intimes de la maison de Freud aux grandes galeries du Kunsthistorisches, n’ont pas été examinés. C’est pourquoi, préviennent-ils, il ne faut pas généraliser les résultats à outrance : il reste à étudier les musées d’histoire naturelle, maritimes, de design, d’art contemporain ou virtuels, ainsi que d’autres lieux d’apprentissage tels que les bibliothèques, les zoos, les mémoriaux et les visites guidées en ville.

La conclusion des auteurs est toutefois sans équivoque : l’ennui constitue un obstacle concret à l’expérience des visiteurs, lié à des jugements plus sévères sur la qualité de la visite et à un apprentissage moindre ; réduire le sentiment de surcharge ou de vide, en renforçant la perception de la valeur de ce que l’on voit, est une voie viable pour y remédier.

Pourquoi s'ennuie-t-on au musée ? Une étude tente de le comprendre
Pourquoi s'ennuie-t-on au musée ? Une étude tente de le comprendre

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