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En Australie, un artiste demande au public de lui remettre des objets racistes : il en reçoit des milliers

Catégories: Art contemporain / Avis de non-responsabilité


En Australie, Tony Albert, un artiste aborigène australien, a demandé au public, dans le cadre d'une de ses expositions, de lui faire don de souvenirs, de vaisselle et d'autres objets représentant les Aborigènes à travers des stéréotypes racistes. Des milliers d'objets ont été envoyés. Ces objets vont désormais s'inscrire dans un parcours de relecture critique de l'histoire et de la culture austra

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Autrefois, on les trouvait dans les cuisines, sur les tables à manger, dans les salles de bains et dans les vitrines des boutiques de souvenirs. Il s’agissait de tasses, d’assiettes, de cendriers, de statuettes, de sets de table et d’objets décoratifs représentant les Aborigènes d’Australie à travers des caricatures et des stéréotypes, souvent sans aucun respect pour les personnes et les cultures représentées. Pendant des décennies, ces objets ont circulé dans la vie quotidienne, transformant l’identité autochtone en une image commerciale. Aujourd’hui, des milliers de ces objets changent de destination : ce ne sont plus de simples objets ménagers ou des souvenirs touristiques, mais des témoignages matériels d’une histoire coloniale qu’il faut affronter et comprendre. C’est Tony Albert, artiste aborigène australien issu des peuples Girramay, Kuku Yalanji et Yidinji, qui est à l’origine de cette transformation. Il y a cinq mois, à l’occasion de son exposition « Not a souvenir » au Museum of Contemporary Art Australia de Sydney, qui a ouvert ses portes en mai dernier, Albert a lancé un appel public demandant aux gens de lui faire don d’objets relevant de la catégorie des « Aboriginalia » : souvenirs, articles ménagers et autres objets qui dépeignent les Aborigènes et leurs cultures à travers des représentations stéréotypées, souvent racistes, produites et commercialisées par des personnes non autochtones.

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La réponse a été considérable, comme l’a raconté Albert au quotidien britannique The Guardian. Dans les derniers jours de l’exposition, qui s’est achevée le 19 octobre 2026, le musée s’est retrouvé à préparer l’emballage et l’expédition d’environ 2 000 objets donnés par le public, destinés à l’atelier de l’artiste à Brisbane. Les dons ont afflué tout au long de l’exposition, parfois en quantités surprenantes : un seul envoi comprenait 120 assiettes, tasses et soucoupes, tandis qu’un autre comptait 200 sous-verres à bière. Parmi les objets reçus figurait également une statuette de près d’un mètre de haut, représentant un homme aborigène muni d’une lance.

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Ce projet s’inscrit dans le cadre d’une recherche qu’Albert mène depuis son enfance et qui a trouvé dans l’exposition « Not a Souvenir » l’une de ses manifestations les plus abouties. L’exposition, organisée par Bruce Johnson McLean, conservateur autochtone appartenant au peuple Wierdi, a réuni plus de 150 œuvres provenant de collections publiques et privées australiennes, parmi lesquelles des sculptures, des photographies, des installations, des peintures et des assemblages, ainsi que de nouvelles commandes. Au cœur du parcours se trouvaient les objets collectionnés par l’artiste au fil des ans, témoignages d’un imaginaire commercial dans lequel les identités autochtones ont souvent été réduites à des stéréotypes.

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Tony Albert, « Not a souvenir », images de l'exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, Not a souvenir, vues de l’exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert. Photo : Ravyna Jassani / Musée d'art contemporain d'Australie, Sydney
Tony Albert. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney

Une collection née dans une boutique d’occasion

La relation d’Albert avec les « Aboriginalia » remonte bien avant sa carrière artistique. Ayant grandi à Brisbane, l’artiste a commencé à collectionner ces objets dès son enfance, en les dénichant dans les brocantes de sa ville. Sa collection personnelle est progressivement devenue un outil permettant de s’interroger sur la manière dont les Aborigènes ont été représentés dans la culture populaire australienne. L’artiste s’est ainsi mis à collectionner des tasses, des assiettes, des plateaux, des jeux de cartes, des statuettes et des figurines, sans se limiter à un type d’objet particulier. Ce qui n’était au départ qu’un intérêt d’enfant s’est transformé au fil du temps en un élément central de sa pratique artistique.

L’exposition au Museum of Contemporary Art Australia a réuni des œuvres réalisées à travers différents langages, de la photographie à la sculpture, en passant par l’installation, la peinture et l’assemblage. Dans ces œuvres, Albert a récupéré des images issues de la culture commerciale, les soustrayant à leur fonction d’origine pour les insérer dans de nouveaux contextes. Les objets ne sont pas simplement mis au rebut ou condamnés : ils deviennent des matériaux permettant d’interroger l’histoire de la représentation des Aborigènes, de remettre en question les préjugés et d’affirmer des formes d’autoreprésentation.

La directrice du musée, Suzanne Cotter, a résumé cette tension en observant que le travail de l’artiste porte sur le pouvoir des images de blesser, mais aussi de contribuer à une éventuelle réparation. Selon elle, « Not a Souvenir » a été, a-t-elle déclaré, « une réinterprétation radicale de l’histoire complexe de l’Australie », ainsi qu’« une exposition joyeuse et profondément optimiste » et « une invitation adressée à tous les Australiens à jouer un rôle actif dans la narration de la vérité, en faisant passer ces objets d’un lieu de malaise privé à un espace public de créativité et de vitalité culturelle ».

La collecte d’objets auprès du public a élargi cette recherche, en intégrant au projet des objets qui n’appartenaient pas à la collection privée de l’artiste. Le geste du don est ainsi devenu partie intégrante de l’initiative: celui qui remet un objet ne se contente pas de s’en débarrasser, mais contribue à le soustraire à la circulation quotidienne et à le rendre accessible à une nouvelle lecture critique.

Tony Albert, « Not a souvenir », images de l'exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, Not a souvenir, images de l’exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, « Not a souvenir », images de l'exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, Not a souvenir, images de l’exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney

Quand un souvenir devient un témoignage du colonialisme

La catégorie des « Aboriginalia » regroupe des objets très différents les uns des autres, mais qui ont en commun la manière dont ils représentent les populations autochtones à travers des images stéréotypées : il s’agit souvent de produits de grande consommation, conçus pour être achetés comme souvenirs de voyage ou utilisés dans la vie domestique. C’est précisément cette familiarité qui constitue l’un des aspects les plus significatifs de la recherche d’Albert. Ce ne sont pas seulement les images qui intéressent l’artiste, mais aussi le contexte dans lequel elles ont été produites, vendues et utilisées. Une caricature sur une assiette ou une statuette placée dans une maison ne reste pas confinée au monde de la représentation : elle s’invite dans le quotidien, devient un élément de l’environnement domestique et contribue à normaliser une certaine façon de regarder les personnes représentées. Ces objets peuvent d’ailleurs être rares et même avoir une grande valeur financière. Mais leur intérêt le plus marquant, pour le travail d’Albert, réside dans ce qu’ils révèlent sur la manière dont les Aborigènes ont été représentés et sur la facilité avec laquelle ce type d’images a fait son entrée dans les foyers australiens.

L’exposition a abordé cette question en partant notamment de l’emplacement même du musée. Le Museum of Contemporary Art Australia se trouve dans le quartier de Tallawoladah, sur le port de Sydney, près de The Rocks, un lieu d’une grande importance dans l’histoire des premiers contacts coloniaux et aujourd’hui associé au tourisme international et à la culture des souvenirs. Le contraste entre l’histoire du lieu et la consommation touristique d’images autochtones constitue l’un des axes centraux du projet d’exposition. L’objectif n’est pas d’effacer les traces matérielles de ce passé, mais de les transformer en outils permettant d’en parler. À travers des installations textuelles, des photographies et des assemblages, Albert réinterprète ces objets, mettant en lumière les structures de pouvoir et les mythes culturels qui ont accompagné leur diffusion.

Tony Albert, « Not a souvenir », images de l'exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, Not a souvenir, images de l’exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, « Not a souvenir », images de l'exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, Not a souvenir, images de l’exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney

Deux mille dons et aucune lettre d’insulte

Lorsque le Museum of Contemporary Art Australia a lancé son appel, on ne savait pas vraiment quelle serait la réaction du public. Antares Wells, conservatrice adjointe du musée, a confié au Guardian qu’elle craignait que cette initiative n’expose Albert à des réactions hostiles, compte tenu des tensions politiques et culturelles qui traversent le débat sur l’histoire autochtone en Australie. La réponse s’est toutefois avérée différente des inquiétudes initiales. Antares Wells a expliqué n’avoir reçu aucune lettre d’insulte et avoir trouvé encourageante la volonté des gens de se confronter à ces objets. Les dons sont arrivés quotidiennement pendant l’exposition, en quantités et de types très variés, allant d’objets isolés à des collections composées de centaines de pièces.

L’ampleur des dons a transformé cet appel en une extension collective de la recherche de l’artiste. Aux côtés des objets qu’Albert avait collectionnés depuis son enfance, sont ainsi venus s’ajouter des objets provenant de foyers, de familles et de collections privées, chacun avec sa propre histoire. L’artiste a déclaré avoir été marqué non seulement par le nombre de dons, mais aussi par les récits et les conversations qui les accompagnaient. Il a qualifié de significative la volonté des gens d’aborder cette histoire et de lui confier ces objets, afin qu’ils puissent, ensemble, acquérir une nouvelle signification.

La collecte est par ailleurs appelée à se poursuivre au-delà de la clôture de l’exposition : bien que les points de dépôt du musée aient été supprimés après le 19 octobre, Wells a précisé que le musée continuerait d’accepter avec gratitude d’autres objets d’« Aboriginalia », qui seront ensuite transférés à Albert.

Tony Albert, « Not a souvenir », images de l'exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, Not a souvenir, images de l’exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, « Not a souvenir », images de l'exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney
Tony Albert, Not a souvenir, images de l’exposition. Photo : Ravyna Jassani / Museum of Contemporary Art Australia, Sydney

De la collecte à la transformation en œuvre d’art

Cet appel public ne découle pas uniquement de la volonté de retirer ces objets de la circulation. La démarche d’Albert consiste également à les réutiliser età les recontextualiser à travers son œuvre, transformant ainsi des objets liés aux préjugés en occasions de critique, d’ironie et d’affirmation culturelle par le biais de l’art. L’artiste a déclaré au Guardian que, s’il n’en tenait qu’à lui, il aimerait retirer de la circulation tous ces objets, mais il a également précisé que cette initiative ne relevait pas d’un sentiment de culpabilité, mais bien de ce qu’il est possible de faire à partir de cette histoire : prendre ces objets et les transformer en quelque chose qui célèbre la survie et la vitalité de la plus ancienne culture vivante du monde, comme Albert définit la culture aborigène australienne.

Ces objets ne sont donc pas considérés uniquement comme des témoignages à conserver à distance, mais comme des matériaux à partir desquels créer de nouvelles formes de récit. Leur récupération permet de rendre visibles des images qui ont circulé pendant des décennies sans être nécessairement remises en question, tandis que la pratique artistique les replace dans un contexte où elles peuvent être discutées.

L’exposition « Not a Souvenir », la plus vaste jamais consacrée à l’œuvre de Tony Albert, a réuni des œuvres issues de collections publiques et privées ainsi que de nouvelles commandes, notamment sa plus grande œuvre textuelle réalisée à ce jour et des photographies inédites de la série « Warakurna Superheroes ». Le parcours comprenait également une installation d’objets d’« Aboriginalia » provenant de la collection personnelle de l’artiste, organisée par Rebecca Ray, ancienne conservatrice chargée de l’art des Premières Nations au musée.

Avec la clôture de l’exposition et l’arrivée de nouveaux dons, l’histoire ne s’arrête pas là : les milliers d’objets rassemblés continueront d’alimenter la recherche d’Albert, qui considère la collection comme une partie fondamentale de sa vie et de sa pratique artistique. Ce qui change, c’est la compréhension des possibilités narratives de ces objets : raconter des histoires, remettre en question des perceptions bien ancrées et créer quelque chose de significatif à partir d’une histoire difficile. Tasses, assiettes, statuettes, foulards et objets domestiques qui semblaient autrefois de simples souvenirs deviennent ainsi des outils pour interroger la mémoire collective. Leur destin n’est plus seulement d’être conservés ou jetés, mais d’être regardés d’un œil nouveau, compris dans le contexte où ils ont été fabriqués et utilisés, et transformés en témoignages d’une histoire qui continue de faire débat.

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