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À Urbino, deux jeunes artisans fabriquent des polyèdres en bois inspirés de la Renaissance

Catégories: Artisanat / Avis de non-responsabilité


À Urbino, deux jeunes artisans, Eugenia Hemmeler et Luig De Lucia, ont fondé KAMERA, un atelier dédié à la fabrication artisanale de solides géométriques qui traversent l'histoire de l'art et des mathématiques. Le premier volet du projet s'inspire de Platon, d'Euclide et des cinq solides platoniques, dans la lignée de la tradition humaniste d'Urbino.

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Qu’est-ce qui relie le compas tenu par le géomètre de la « École d’Athènes » de Raphaël à un objet en bois fabriqué aujourd’hui dans un atelier d’Urbino? À première vue, près de cinq siècles séparent la fresque peinte dans les Chambres du Vatican et le travail d’Eugenia Hemmeler et de Luigi De Lucia, fondateurs de KAMERA, un atelier artisanal dédié à la fabrication manuelle de polyèdres. Et pourtant, c’est précisément la géométrie qui offre un point de rencontre : les figures solides qui ont occupé les mathématiciens et les philosophes de l’Antiquité sont également devenues des objets à construire, à observer et à étudier à travers le travail manuel.

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Le projet voit le jour précisément à Urbino, ville liée à une longue tradition d’études mathématiques et artistiques, et allie fabrication, recherche et vulgarisation. Hemmeler et De Lucia réalisent des polyèdres en bois et accompagnent ces objets de récits consacrés à leurs origines, à leurs propriétés géométriques et à leurs liens avec l’histoire de l’art. Le premier chapitre de ce parcours s’inspire de « L’École d’Athènes », la fresque que Raphaël a réalisée entre 1509 et 1511 dans la Salle de la Signature au Vatican, pour le pape Jules II. Au centre de la composition apparaissent Platon et Aristote, tandis qu’en bas à droite, un homme penché trace une figure à l’aide d’un compas, entouré de quelques élèves ; il est traditionnellement identifié comme Euclide. Un peu plus loin, un jeune homme coiffé d’un bonnet noir regarde vers le spectateur : selon l’identification communément admise, il s’agit de Raphaël lui-même. Pour KAMERA, cette scène constitue un point de départ pour raconter comment la géométrie est passée des textes antiques aux images de la Renaissance, puis, à partir de celles-ci, aux possibilités d’une construction contemporaine.

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Les polyèdres de KAMERA
Les polyèdres de KAMERA

Platon, Euclide et le savoir géométrique dans l’École d’Athènes

L’École d’Athènes peinte par Raphaël incarne la recherche rationnelle de la vérité, incarnée par certaines des figures les plus éminentes de la pensée antique. Platon et Aristote occupent, dans le tableau, le centre de la composition : le premier tient le « Timée » à la main et pointe vers le haut ; le second porte l’« Éthique à Nicomaque » et tend la main devant lui. Une interprétation courante reconnaît dans leurs gestes deux orientations philosophiques distinctes : d’une part, la référence de Platon aux réalités intelligibles et aux formes idéales, et d’autre part, l’attention d’Aristote portée au monde concret et à l’expérience.

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Pour le récit de KAMERA, le détail décisif est le livre que Platon tient à la main : le Timée est le dialogue dans lequel le philosophe aborde l’origine et l’ordre de l’univers, attribuant à la géométrie un rôle fondamental dans l’explication de la structure du cosmos. C’est à partir de ce texte que s’ouvre le parcours consacré aux cinq solides platoniciens, des figures géométriques qui ont traversé l’histoire des mathématiques et qui peuvent encore aujourd’hui être étudiées à travers leur construction matérielle.

La deuxième référence est le géomètre représenté dans la partie inférieure droite de la fresque. Traditionnellement identifié à Euclide, il est représenté en train de tracer une figure à l’aide d’un compas, montrant à ses élèves une construction géométrique (son visage est quant à lui reconnu comme celui de l’architecte Donato Bramante). Le geste du géomètre est particulièrement proche de la pratique d’un atelier qui construit des solides: une forme n’est pas seulement observée, mais prend corps à travers une séquence d’opérations. La géométrie devient visible dans le dessin, dans les relations entre les parties et dans la précision nécessaire pour obtenir une structure cohérente.

Eugenia Hemmeler et Luigi De Lucia
Eugenia Hemmeler et Luigi De Lucia

Que sont les cinq solides platoniques (et comment KAMERA les construit-elle)

Les solides platoniques sont des polyèdres réguliers convexes caractérisés par des faces constituées de polygones réguliers égaux et par une disposition identique des faces autour de chaque sommet. Il en existe cinq: le tétraèdre, le cube, l’octaèdre, le dodécaèdre et l’icosaèdre. Le tétraèdre possède quatre faces triangulaires équilatérales, le cube est composé de six carrés, l’octaèdre présente huit triangles équilatéraux, le dodécaèdre est formé de douze pentagones réguliers, tandis que l’icosaèdre comprend vingt triangles équilatéraux. Dans chaque cas, la régularité des faces et leur disposition déterminent un solide aux propriétés géométriques précises. Pour former un sommet, au moins trois faces doivent se rejoindre et la somme des angles qui convergent vers ce point doit être inférieure à 360 degrés. Dans le cas des triangles équilatéraux, trois dispositions sont possibles : trois, quatre ou cinq triangles autour d’un sommet. Avec les carrés, une seule disposition est possible, avec trois faces, tout comme avec les pentagones réguliers. Trois hexagones réguliers, en revanche, atteignent déjà une somme de 360 degrés et se disposent sur le plan, sans former le sommet d’un solide convexe. Ces conditions expliquent pourquoi il n’existe que cinq polyèdres réguliers convexes : la limite concerne précisément cette famille de solides ; d’autres géométries, y compris celles des polyèdres étoilés, permettent d’explorer des configurations différentes.

L’histoire de ces figures est antérieure à Platon : la recherche sur les polyèdres réguliers s’est développée dans les mathématiques grecques et Théétète, contemporain du philosophe, a joué un rôle important dans leur étude. Le nom sous lequel ils sont connus renvoie toutefois surtout à la signification que Platon leur a attribuée dans sa propre interprétation de la structure de l’univers. Dans le Timée, quatre des cinq solides sont associés aux éléments. Le tétraèdre correspond au feu, l’octaèdre à l’air, l’icosaèdre à l’eau et le cube à la terre. Le dodécaèdre occupe une place à part, liée à l’univers dans son ensemble. La forme différente de ces figures s’inscrit ainsi dans une explication philosophique de la matière et de l’ordre cosmique.

C’est précisément ce passage de l’abstraction à la matière qui intéresse le travail de KAMERA : un polyèdre peut être décrit à travers ses propriétés mathématiques, représenté sur une surface ou reconstitué mentalement, mais sa construction permet également d’en comprendre directement les relations spatiales. Dans le bois, les faces deviennent des surfaces concrètes et les arêtes rendent lisible la structure du solide.

La collection de l’atelier comprend différents polyèdres réalisés en bois de châtaignier, parmi lesquels le cubottaèdre, le dodécaèdre, l’icosaèdre, l’octaèdre et le rhombicubottaèdre. Les solides platoniques constituent le point de départ du projet, mais la recherche s’étend également à des formes plus complexes, qui élargissent le champ des constructions possibles. Ils sont tous en vente dans la boutique de l’atelier, à des prix allant de 90 à 190 euros.

Les polyèdres de KAMERA
Les polyèdres de KAMERA

Pourquoi un atelier de fabrication de polyèdres à Urbino ?

Le choix d’Urbino comme siège de l’atelier est lié à l’histoire culturelle de la ville. Au XVe siècle, sous Federico da Montefeltro, Urbino est devenue l’un des centresde l’humanisme italien, avec une cour où l’art, la philosophie et les mathématiques se sont développés en étroite relation. La géométrie n’était pas seulement une discipline théorique : elle était en lien avec la perspective, la représentation de l’espace, l’architecture et les pratiques artistiques. C’est dans cette tradition que s’inscrit Piero della Francesca, peintre et mathématicien qui approfondit l’étude de la perspective et des formes géométriques. Luca Pacioli fut un autre acteur majeur, auteur du *De divina proportione*, publié en 1509, dans lequel les polyèdres occupent une place centrale dans la réflexion sur les proportions. L’ouvrage est accompagné de dessins de Léonard de Vinci, qui a représenté les solides notamment à travers des structures ouvertes, permettant de mettre en évidence les relations entre les faces et les arêtes.

La tradition de ces études ne s’est pas arrêtée avec la Renaissance : à Urbino, elle s’est poursuivie avec Federico Commandino et l’école mathématique d’Urbino, qui a contribué à maintenir vivantes la recherche géométrique et la diffusion des textes scientifiques. Dans le reste de l’Europe, entre-temps, les polyèdres firent leur apparition dans les recherches d’artistes et de mathématiciens tels qu’Albrecht Dürer, Wenzel Jamnitzer, Augustin Hirschvogel et Lorenz Stoer. Entre le XVIe et le XVIIe siècle, ces formes furent utilisées dans l’étude de la perspective, de l’optique et des relations entre l’art et la science.

C’est ce vaste entrelacement culturel que KAMERA entend raconter à travers ses objets. L’atelier ne se contente pas de reproduire des figures géométriques : les objets s’accompagnent d’un récit dans lequel chaque forme peut devenir le point de départ pour découvrir des textes, des images et des figures marquantes de l’histoire des mathématiques et de l’art. L’artisanat, en somme, est aussi un moyen de vulgarisation.

Eugenia Hemmeler et Luigi De Lucia sont ainsi revenus à Urbino et ont donné vie à KAMERA, un espace qui réunit un atelier artisanal, un lieu d’exposition et des activités de vulgarisation. Le projet est né de la rencontre entre des compétences liées à la communication et au travail manuel, avec l’idée d’accompagner les objets réalisés de matériaux qui racontent leur histoire.

La construction des polyèdres s’inscrit ainsi dans un parcours de connaissance : il ne s’agit pas seulement d’obtenir une forme précise, expliquent les deux artisans, mais de se rapprocher d’un patrimoine d’idées qui traverse les mathématiques, la philosophie et les arts visuels. Les solides sont ramenés à la vie quotidienne à travers des objets que l’on peut observer sous différents angles et appréhender dans leurs relations spatiales. Pour KAMERA, le retour aux solides platoniques ne représente pas un aboutissement, mais le début d’une recherche qui se poursuit vers d’autres polyèdres, d’autres livres et de nouvelles constructions. À Urbino, plusieurs siècles après Platon et Raphaël, un atelier contemporain reprend ce fil conducteur et le transpose sur l’établi, transformant des figures étudiées par les mathématiciens en objets à construire et à observer. Le lien entre l’art et la géométrie ne reste donc pas confiné à l’histoire de la Renaissance, mais trouve une forme concrète dans le travail manuel.

À Urbino, deux jeunes artisans fabriquent des polyèdres en bois inspirés de la Renaissance
À Urbino, deux jeunes artisans fabriquent des polyèdres en bois inspirés de la Renaissance

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