Pour comprendre ce qu’a été Ferrare, et surtout comment la ville a su préserver au fil du temps sa mémoire artistique, il ne suffit pas de se limiter aux tableaux : il faut également suivre le parcours de ceux qui les ont rassemblées, des institutions qui les ont acquises ou reçues en don, des œuvres qui ont changé de lieu d’exposition, de celles qui ont été dispersées et de celles qui sont aujourd’hui à nouveau accessibles au public. C’est dans cette perspective que le Palazzo Barbantini-Koch, bâtiment historique de la Cassa di Risparmio di Ferrara, rouvre ses portes à la ville à partir du 8 octobre 2026 en tant que nouveau siège de La Galleria BPER. À l’étage noble du palais, 135 œuvres – peintures, sculptures, dessins et estampes – sont réunies dans 18 salles, pour un parcours d’environ 760 mètres carrés. L’exposition permanente, intitulée « Un écrin d’histoire. L’art à Ferrare entre passé et présent », organisée par Lucia Peruzzi et Luciano Rivi, traverse plus de cinq siècles, de la Renaissance au XXe siècle, en réunissant les fonds historiques de l’ancienne Caisse d’épargne de Ferrare avec des œuvres provenant d’autres collections de la Corporate Collection BPER.
Mais l’intérêt ne réside pas seulement dans la quantité ou la chronologie des œuvres : la particularité de ce nouveau parcours réside dans le fait que la collection est utilisée pour raconter simultanément l’histoire de l’art et celle du territoire qui l’a produite, conservée et, en partie, perdue. Aux côtés des tableaux, les archives, l’histoire de l’institution bancaire, les dons, les acquisitions, les récupérations et les péripéties des fonds de collection qui, au fil du temps, ont constitué la collection, s’inscrivent ainsi dans le récit. Parmi les œuvres les plus significatives figurel’Allégorie du Bon gouvernement de Gaspare Venturini, qui revient au public après avoir initialement fait partie de l’appareil décoratif du Camerino dei Libri commandé par le duc Cesare d’Este pour le Palazzo dei Diamanti. Sa présence permet de saisir l’un des aspects centraux du projet, à savoir que les œuvres ne sont pas seulement considérées pour leur valeur intrinsèque, mais aussi comme des fragments d’une histoire urbaine plus vaste, faite de commandes, de transferts, de dispersions et de retours. Il en va de même pour la Vue de la ville de Girolamo Marchesi, dit Girolamo da Cotignola, datable vers 1520. Ce petit panneau, de 46 sur 37 centimètres, faisait partie d’un ensemble aujourd’hui dispersé et compose une vue en perspective animée par des remparts et des éléments architecturaux de la vie quotidienne. Son retour à Ferrare la rapproche idéalement des œuvres issues de la collection Sacrati Strozzi, reconstituant ainsi, au moins en partie, la mémoire d’un ensemble qui n’existe plus sous sa forme d’origine.
Le parcours historique, organisé par Lucia Peruzzi, s’étend du XVe au XVIIIe siècle. Des artistes tels que Michele Coltellini, Domenico Panetti et Giovanni Battista Benvenuti, dit « l’Ortolano », témoignent du passage de la tradition ferraraise du XVe siècle à une peinture plus douce et plus mesurée, ouverte aux influences de la culture vénitienne, du Perugino et de Raphaël. Plus loin, d’autres grands noms de l’art ferrarais, tels que Girolamo da Carpi, Girolamo Marchesi da Cotignola, Gaspare Venturini et Carlo Bononi, illustrent la diversité de la culture figurative ferraraise entre le XVIe et le XVIIe siècle. C’est une histoire qui ne se limite toutefois pas aux frontières de la ville : en témoigne notamment le Portrait de Gabriele Tadino, réalisé par Titien et son atelier et daté de 1538, dans lequel le commandant brescian Gabriele Tadino est représenté avec la croix des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem et un alignement de canons qui fait allusion à son rôle militaire. L’œil qu’il a perdu lors de la défense de Rhodes devient un élément visible de sa biographie. Le tableau introduit ainsi dans la collection de Ferrare une dimension plus large, liée à une culture artistique qui dépasse les frontières locales.
À côté de la peinture à caractère plus officiel apparaissent des natures mortes, des tableaux caravagistes et des paysages, jusqu’aux toiles de Giuseppe Zola, qui clôturent la section ancienne tout en conservant un lien direct avec l’histoire du Monte di Pietà. Parmi celles-ci figure le Repos pendant la fuite en Égypte, une toile du XVIIIe siècle mesurant 162 sur 198 centimètres, dans laquelle la Sainte Famille est placée dans un paysage où le récit religieux côtoie des épisodes de la vie quotidienne. L’œuvre fait partie du noyau historiquement documenté dans les bureaux du Monte di Pietà. Un autre épisode significatif concerne la Sainte Cécile de Girolamo Sellari, dit Girolamo da Carpi, réalisée dans les années 1530 : ici, le personnage reprend une iconographie rendue célèbre par Raphaël, mais l’interprète à travers l’élégance du Parmigianino et les influences de Giulio Romano. Et là encore, l’histoire de la peinture ferraraise apparaît comme une histoire d’échanges et de relations, une histoire où les influences extérieures sont absorbées et transformées.
Le passage au XIXe et au XXe siècle, présenté par Luciano Rivi, change de perspective tout en conservant le lien avec la ville. Gaetano Previati et Giuseppe Mentessi ouvrent la voie à l’art moderne avec des œuvres où s’entremêlent des courants symbolistes, une attention portée aux thèmes sociaux et la participation des artistes de Ferrare au débat national. La ville du XXe siècle se révèle ensuite à travers les sculptures et les peintures d’Arrigo Minerbi, d’Annibale Zucchini, de Giuseppe Virgili, d’Ulderico Fabbri, de Filippo de Pisis, d’Achille Funi, de Giorgio Sallustio Rossi et de Galileo Cattabriga. Cette section montre que la culture artistique de Ferrare n’a pas été un phénomène isolé, mais qu’elle a entretenu des liens avec les circuits nationaux et internationaux. Le Prix Niccolini et les dons ont également joué un rôle dans la constitution de la collection, grâce auxquels certains de ses ensembles les plus importants ont pu y être intégrés.
La conclusion du parcours porte encore davantage le regard au-delà des frontières de la ville : une salle est en effet consacrée à l’important ensemble d’œuvres de Jules Pierre Van Biesbroeck, artiste italo-belge dont les œuvres ont rejoint la collection grâce à un don. Parmi les œuvres exposées figure « Adam et Ève », réalisée en 1889, alors que l’artiste n’avait que seize ans : ce tableau, une huile sur toile collée sur du carton gris, mesure 207,3 sur 95,6 centimètres et aborde le sujet biblique en le transformant en une réflexion sur la culpabilité et la perte de l’innocence, dans une confrontation précoce avec le symbolisme européen.
La collection ne se présente donc pas comme un répertoire fermé de la peinture ferraraise. Sa constitution même raconte une histoire plus complexe: elle est née de l’ensemble des œuvres destinées aux locaux de la banque, d’acquisitions sur le marché, de récupérations, de dons, de prix et de fonds qui se sont ajoutés au fil du temps, une histoire dans laquelle la conservation du patrimoine s’est entremêlée aux politiques culturelles locales et au rôle joué par la Cassa di Risparmio di Ferrara.
À cette histoire artistique s’ajoute ensuite celle des archives.Les archives historiques de la Caisse d’épargne de Ferrare, intégréesaux archives historiques de la BPER en 2017, conservent environ 570 mètres linéaires de documents. Procès-verbaux, registres, correspondances, photographies, dossiers de projet et documents comptables permettent de retracer l’histoire de l’établissement depuis 1838, mais aussi d’observer, à travers ses archives, les transformations économiques, sociales, urbanistiques et culturelles qu’a connues Ferrare. C’est surtout dans la salle du conseil que cette deuxième dimension s’intègre physiquement au parcours de visite. Le patrimoine d’archives est présenté à travers un projet narratif et multimédia développé par Promemoria Group à partir du concept « I Palazzi Testimoni » de BPER. Le bâtiment est considéré comme un palimpseste dans lequel subsistent les traces des événements, des transformations et des contradictions qui l’ont traversé.
Le palais lui-même fait d’ailleurs partie de l’histoire que le nouveau pôle entend raconter. Son histoire s’inscrit dans la période de l’architecture bancaire italienne entre le XIXe et le XXe siècle, lorsque les nouveaux sièges des établissements de crédit devaient concilier fonctionnalité, décorum et prestige. En 1903, le projet définitif du nouveau siège de la Cassa di Risparmio di Ferrara fut confié à l’ingénieur ferrarais Luigi Barbantini, et une commission technique composée de Giacomo Duprà, Cleto Gasparini et de l’architecte et ingénieur romain Gaetano Koch. La solution approuvée en 1905 prévoyait deux grands espaces centraux éclairés par le haut et un escalier principal monumental.
La construction s’est poursuivie même après le décès de Barbantini, en 1907, et de Koch, en 1910. Les travaux ont été menés à bien par Attilio Muggia et Gualtiero Pontoni, avec Paolo Sironi pour les détails décoratifs, tout en conservant les principaux choix du projet initial. Des entreprises et des artisans spécialisés venus de différentes villes participèrent au chantier : des menuiseries Leins & C. de Stuttgart aux grilles Bombelli de Milan, en passant par les ferronneries Maccaferri de Bologne et les marbres de Chiampo. Le palais fut achevé en 1911. Par la suite, dans les années 1930, Carlo Savonuzzi et Giuseppe Gatti Casazza intervinrent sur les salles de réception à l’occasion du centenaire de la Cassa, en les redéfinissant selon le langage architectural de l’époque. La nouvelle vocation culturelle ajoute aujourd’hui une nouvelle dimension à cette stratification : le projet de réaménagement et de reconversion a en effet cherché à préserver et à rendre lisible l’histoire du bâtiment, tout en l’adaptant aux exigences d’un centre culturel contemporain. La galerie permanente cohabite ainsi avec les salles d’expositions temporaires, les espaces pédagogiques, la salle de conférence, les ateliers de restauration et les réserves destinées à la conservation des œuvres. L’architecture ne se contente donc pas d’être le réceptacle de la collection : elle constitue l’un des éléments à travers lesquels le patrimoine est raconté.
Le projet d’identité visuelle, de signalétique, de graphisme et d’installations multimédias réalisé par le cabinet Migliore+Servetto vient également souligner la relation entre le bâtiment, les œuvres et la mémoire. Trois installations regroupées sous le titre FRAGMENTS accompagnent le visiteur à travers les différents espaces. On commence par le hall d’entrée, où FRAGMENTS #01 est une structure verticale en forme de « L », haute de quatre mètres, qui intègre un écran sur lequel des fragments des œuvres et des éléments de l’identité visuelle se décomposent et se recomposent. Dans le foyer des expositions temporaires, FRAGMENTS #02 prend la forme d’un grand miroir multimédia composé de douze écrans carrés, alternant des détails des œuvres et des reflets des visiteurs. Enfin, FRAGMENTS #03, dans la salle du Conseil, établit quant à lui un lien entre la mémoire physique et la mémoire numérique du bâtiment à travers des documents, une frise chronologique lumineuse et des bornes interactives. Le système comprend également trois bornes numériques et une signalétique coordonnée à l’intérieur et à l’extérieur. Sur la façade donnant sur le corso della Giovecca, quatre bannières recto-verso de plus de quatre mètres de haut projettent à l’extérieur l’identité du nouveau pôle et rendent sa présence visible dans l’espace urbain.
L’ouverture du bâtiment ne coïncide pas uniquement avec celle de la collection permanente. Du 8 octobre 2026 au 31 janvier 2027, les espaces d’expositions temporaires accueillent VANITAS. Fleurs et symboles, de Hayez à Casorati, une exposition organisée par Fernando Mazzocca et Elena Lissoni et réalisée en collaboration avec 24 ORE Cultura. L’exposition rassemble plus de 40 œuvres, entre peintures et sculptures, et prend comme point de départ un sujet en apparence simple : la fleur. À travers sa présence dans la peinture et la sculpture italiennes entre le XIXe et le début du XXe siècle, le parcours suit des transformations allant du romantisme au naturalisme, du divisionnisme au symbolisme, en établissant un lien entre les arts visuels et la poésie. L’exposition temporaire propose ainsi une seconde manière d’aborder les collections et le patrimoine du Palazzo Barbantini-Koch : alors que le parcours permanent retrace l’histoire de l’art et du collectionnisme à travers cinq siècles, « VANITAS » concentre l’attention sur un thème et sur sa capacité à changer de sens au fil des époques et des langages.
Le projet du Pôle ne se limite toutefois pas aux expositions : parmi ses objectifs déclarés figurent également la pédagogie, la recherche et les programmes publics, avec l’intention d’utiliser conjointement la collection, les archives et les expositions pour créer des occasions d’étude et de participation. C’est dans cette optique que s’inscrit le protocole d’accord conclu avec la Fondation de Ferrare, qui prévoit des activités conjointes telles que des événements, des journées d’étude, des séminaires et des visites, ainsi que des activités de vulgarisation scientifique et éditoriale, des parcours de formation et des stages dans les domaines de la muséologie, du catalogage, de la communication et de la mise en valeur du patrimoine.
L’ouverture de Ferrare marque en outre une nouvelle étape du projet « Pôles culturels BPER. Un système de patrimoine diffus », coordonné par La Galleria BPER. Le pôle de Ferrare vient s’ajouter à ceux déjà en activité à Modène, au Palazzo San Carlo, et à L’Aquila, au Palazzo Farinosi Branconi. L’idée commune est de transformer les sites historiques, les collections et les archives du Groupe en lieux accessibles au public, tout en préservant le lien avec les territoires où ces patrimoines ont vu le jour. « Avec Ferrare, cela porte à trois le nombre de Pôles culturels BPER ouverts au public », déclare Sabrina Bianchi, responsable du patrimoine culturel de La Galleria BPER. « Trois lieux différents par leur histoire et leur identité, mais unis par une même vision : rendre accessible au public un patrimoine qui appartient profondément aux territoires où il s’est constitué. Le Palazzo Barbantini-Koch revêt une importance particulière, car ici, les œuvres, les archives et l’architecture racontent ensemble l’histoire de la ville. Nous voulons que ce patrimoine ne soit pas seulement conservé, mais qu’il continue à générer des connaissances, des occasions de rencontre et de nouvelles relations avec le public ». Le projet est réalisé sous le patronage de la ville de Ferrare, avec la participation de la Fondation de Ferrare et de la Surintendance de l’archéologie, des beaux-arts et du paysage.
Une attention particulière est également accordéeà l’accessibilité. Le conseil est assuré par l’Institut régional « Giuseppe Garibaldi » pour les aveugles et le projet comprend des audioguides et des vidéoguides développés avec Amuseapp. Les bornes numériques et le système d’orientation sont intégrés au projet de Migliore+Servetto, tandis que l’offre pédagogique accorde une attention particulière aux élèves ayant des besoins éducatifs particuliers et aux personnes en situation de handicap. Civita Mostre e Musei figure également parmi les contributeurs généraux du projet, pour les volets éducation et exploitation. L’entrée est gratuite pour les personnes en situation de handicap et pour un accompagnateur.
Le Palazzo Barbantini-Koch se trouve donc au cœur d’un projet dans lequel la collection n’est pas dissociée du bâtiment qui l’abrite et où les archives ne sont pas reléguées à une fonction documentaire marginale. Peintures, sculptures, documents et architecture s’inscrivent dans une même histoire : celle d’une ville qui a produit, rassemblé, perdu, conservé et remis en circulation son patrimoine.
Et c’est peut-être précisément dans les œuvres qui ont connu une histoire des plus mouvementées, commel’Allégorie du bon gouvernement de Gaspare Venturini ou la Vue de la ville de Girolamo da Cotignola, que cette perspective trouve sa forme la plus concrète. Ce ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre à contempler, mais des témoignages de la manière dont un patrimoine artistique peut traverser différentes institutions, collections et lieux avant de réintégrer la vie publique d’une ville.
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| Ferrare retrouve le Palazzo Barbantini-Koch : une collection de 135 œuvres ouvre ses portes |
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