La culture n'est pas une charcuterie : le cas des Archives d'État de Naples


Le cas de l’ancienne directrice des Archives d’État de Naples, Candida Carrino, relance un débat plus large : comment mesure-t-on réellement la valeur d’un lieu culturel ? Les recettes sont importantes, mais elles ne peuvent constituer le seul critère pour évaluer le travail d’un responsable culturel. L'avis de Francesco Carignani, de Novoli.

La récente mise en cause par la Cour des comptes de l’ancienne directrice des Archives d’État de Naples, Candida Carrino, qui l’invite à répondre d’un préjudice financier de 613 000 euros, correspondant à des pertes de recettes résultant de la mise à disposition d’espaces des Archives à titre gratuit ou à des loyers jugés trop bas entre 2021 et 2024, est un épisode qui devrait donner matière à réflexion à tous ceux qui s’occupent de culture, mais aussi aux décideurs politiques eux-mêmes.

L’ancienne directrice a été, au cours de ces années, l’artisane d’une véritable renaissance des Archives d’État : une affirmation qui ne vise nullement à minimiser le rôle de ses prédécesseurs, mais à souligner ses qualités de gestionnaire et sa vision moderne des archives en tant que lieu de culture, en phase avec de nombreux exemples internationaux. L’ancienne directrice a transformé un lieu accessible uniquement à une poignée de spécialistes en un espace vivant et ouvert à la ville. Elle a ouvert ses espaces aux citoyens lambda, qui ont redécouvert un joyau à Naples, mais elle a également mis en place diverses initiatives qui ont eu un impact positif sur l’image des archives : de la restauration des jardins et des potagers historiques dans les cours intérieures à la remise en état des citernes destinées à la collecte des eaux. De nombreuses initiatives ont été menées en collaboration avec des organismes municipaux, ce qui prouve que les lieux culturels doivent dialoguer avec les différentes parties prenantes locales. Mais l’ancienne directrice s’est également retrouvée au cœur d’une polémique à propos d’un mariage célébré dans les salles historiques des archives, un événement privé qui a permis aux archives de renflouer leurs caisses, mais qui, dans ce cas précis, s’est avéré peu compatible avec la préservation des lieux. Ce fut peut-être la seule « peau de banane » sur laquelle elle a glissé (jetée par quelqu’un ?) en près de six ans d’activité, au cours desquels, grâce à des projets scientifiques et culturels, des publications et des événements, elle a rendu les Archives d’État de Naples aux citoyens ordinaires.

Archives nationales de Naples
Archives d’État de Naples

Ce discours ne vise toutefois pas à se concentrer sur la personne ou sur le travail de la Cour des comptes, mais sur les principes qui devraient guider un responsable culturel. Précisons que la Cour des comptes ne reproche pas à l’ancienne directrice des Archives d’État de Naples de s’être enrichie grâce aux événements organisés par les Archives. Ce qui lui serait reproché, c’est d’avoir concédé gratuitement ou à des prix trop bas les espaces des Archives qu’elle dirigeait, pour des événements et des tournages télévisés. Précisons encore une fois que nous ne voulons pas juger le travail de la Cour des comptes, mais une méthodologie. En effet, en 2026, il est surprenant aux yeux de ceux qui s’occupent de culture qu’une exposition ou toute autre activité culturelle doive générer un retour uniquement de nature économique. Comme si d’autres types de retombées – sociales, culturelles ou en termes d’image – n’existaient même pas.

L’indicateur économique est un outil fondamental dans la gestion culturelle et pour évaluer le travail d’un directeur, mais il ne peut pas être le seul indicateur. Ces dernières années, les institutions culturelles sont encore trop souvent évaluées à l’aune de facteurs quantitatifs, tels que le nombre de billets vendus ou les recettes générées, en excluant souvent l’impact social et culturel sur le territoire, ces indicateurs qualitatifs étant trop rarement mesurés à l’aide de bilans sociaux. Cette logique conduit à tout mesurer et à tout évaluer d’un point de vue purement économique, qu’il s’agisse d’un prêt, d’une exposition ou d’un événement.

L’affaire concernant l’ancienne directrice des Archives d’État de Naples s’inscrit dans cette logique, qui peine manifestement encore à considérer un directeur comme un gestionnaire, mais plutôt comme une figure plus proche d’un comptable. Le gestionnaire culturel devient ainsi une sorte de charcutier, censé évaluer au kilo le prix des initiatives, des projets, des événements et des œuvres d’art. Cette vision a conduit, ces dernières années, à considérer de plus en plus les lieux culturels publics, tels que les musées, comme des instruments de profit, utiles à l’État pour renflouer ses caisses. Il est juste et important que ces lieux visent leur propre viabilité économique, mais le but de la culture ne peut être de générer des recettes pour l’État. Le but de la culture devrait être d’apporter un développement, avant tout culturel et social, de renforcer le sens civique et notre prise de conscience, en nous interrogeant sur la condition humaine. Il est tout à fait souhaitable que la culture parvienne, directement ou indirectement, à avoir également un impact économique positif sur le territoire. Les lieux culturels publics ne peuvent donc pas être considérés uniquement comme des instruments de rentabilité, mais plutôt comme des investissements dans le développement des citoyens.

À la lumière de ces considérations, je pense que cet épisode est un signal très inquiétant pour ceux qui s’occupent de culture, mais il pourrait aussi être l’occasion de changer de cap. Une occasion d’accepter enfin que le produit culturel est quelque chose de particulier et que sa complexité et sa fonction ne permettent pas de le comparer à d’autres produits.



Francesco Carignani di Novoli

L'auteur de cet article: Francesco Carignani di Novoli

Esperto in management e politiche culturali, è Capo Delegazione FAI a Napoli - Fondo per l'Ambiente Italiano oltre che Governatore alla Gestione e Valorizzazione del Patrimonio Culturale del Pio Monte della Misericordia. È inoltre Fellow of the RSA - Royal Society of Arts, membro del coordinamento regionale di ICOM - International Council of Museums e Presidente di Fucina Umanistica Digitale.


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