Le cheval de Troie dans 7 œuvres de l'histoire de l'art


Du vase de Mykonos aux interprétations d’El Greco, de Tiepolo et d’Odevaere, le mythe de la ruse qui a scellé la chute de Troie continue d’inspirer les artistes. À l’occasion de la sortie du film « Odyssée » de Christopher Nolan, un voyage en images à travers l’un des épisodes les plus célèbres de l’Antiquité.

C’est l’une des supercheries les plus célèbres de l’histoire et, depuis plus de deux mille ans, elle continue d’interpeller les artistes, les chercheurs et, pourquoi pas, les spectateurs : le cheval de Troie, symbole de ruse et de trahison, est devenu l’une des images les plus puissantes de la culture occidentale. Ses premières représentations remontent déjà à l’Antiquité grecque, comme en témoigne le pithos (jarre) décoré conservé au musée archéologique de Mykonos. La popularité de cet épisode se poursuit également à l’époque romaine, comme en témoigne la fresque du Ier siècle après J.-C. découverte à Pompéi, qui représente l’arrivée du cheval de Troie aux portes de la ville.

Du monde classique à la Renaissance, du baroque au néoclassicisme, le récit de la chute de Troie a offert aux artistes la possibilité de se confronter à un épisode où se mêlent tension narrative, drame humain et réflexion sur le destin. Le moment de la supercherie est interprété de différentes manières : du Maître de l’Énéide, qui, dans sa plaque de cuivre émaillée du XVIe siècle, représente les guerriers grecs cachés dans la structure en bois, à Giulio Bonasone, qui transpose en gravure l’invention de Francesco Primaticcio avec les Troyens s’apprêtant à faire entrer le cheval dans la ville ; d’El Greco, qui place le cheval en arrière-plan de son dramatique Laocoon, jusqu’aux visions baroques monumentales de Juan de la Corte et aux créations deGiovanni tDomenico Tiepolo, consacrées à la construction et à la procession du cheval.

Le parcours s’achève par le dessin néoclassique de Joseph-Désiré Odevaere, qui, en 1818, interprète l’épisode selon le goût de la peinture historique et de la monumentalité antique. À l’occasion de la sortie d’« Odyssée » de Christopher Nolan (voici la critique du film), le mythe revient aujourd’hui au cœur de l’imaginaire contemporain : sept œuvres racontent la longue fortune visuelle d’un épisode qui continue de représenter la frontière ténue entre apparence et réalité, victoire et ruine. Voici celles que nous avons choisies.

1. Maître del’Énéide, Le cheval de Troie

Datée vers 1530 et attribuée au « Maîtrede l’Énéide », cette plaque en cuivre émaillé réalisée à Limoges fait partie d’une série de onze panneaux consacrés au poème de Virgile. La scène représente l’un des moments clés de la ruse imaginée par les Grecs : les soldats s’introduisent à l’intérieur du grand cheval de bois, tandis qu’à l’arrière-plan se distinguent les tentes du camp achéen et une porte des remparts de Troie. Réalisée en émail polychrome avec des détails dorés, l’œuvre condense, dans un format d’un peu plus de vingt centimètres, un épisode destiné à changer le cours de la guerre. La précision narrative et la richesse chromatique sont caractéristiques de la production des émailleurs de Limoges du XVIe siècle, qui ont contribué à diffuser les thèmes de l’Antiquité à travers des objets raffinés destinés à la collection et à la dévotion privée.

Maître de l'Énéide, Le cheval de Troie (vers 1530 ; cuivre et émail verni, 22,7 x 20,3 cm ; Paris, Musée du Louvre) © 2017 Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier
Maître de l’Énéide, Le cheval de Troie (vers 1530 ; cuivre et émail verni, 22,7 x 20,3 cm ; Paris, Musée du Louvre) © 2017 Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier

2. Giulio Bonasone, Les Troyens entraînent le cheval de bois à l’intérieur de la ville

Réalisée en 1545, la gravure de Giulio Bonasone reproduit une invention de Francesco Primaticcio. L’œuvre représente le moment où les Troyens, trompés par les Grecs, font entrer le cheval de bois à l’intérieur des remparts de Troie, convaincus que ce cadeau leur assurerait la victoire. La scène montre l’imposante machine en bois tirée par les citoyens à travers la ville, tandis qu’à l’intérieur se cachent les soldats grecs destinés à sceller la chute de Troie. La gravure est tirée d’un dessin préparatoire de Primaticcio conservé aujourd’hui à la Royal Library, au château de Windsor, probablement conçu comme première ébauche de la fresque représentant la chute de Troie destinée à la Galerie d’Ulysse du château de Fontainebleau (1541-1547), l’un des grands cycles décoratifs de la Renaissance française.

Giulio Bonasone, Les Troyens entraînent le cheval de bois à l'intérieur de la ville (1545 ; gravure, 40,7 x 63,8 cm ; New York, The Metropolitan Museum of Art). Photo : The Metropolitan Museum of Art
Giulio Bonasone, Les Troyens traînent le cheval de bois à l’intérieur de la ville (1545 ; gravure, 40,7 x 63,8 cm ; New York, The Metropolitan Museum of Art). Photo : The Metropolitan Museum of Art

3. El Greco, Laocoon

Peint entre 1610 et 1614, *Laocoon* est la seule œuvre à sujet mythologique connue d’El Greco ( Domenikos Theotokopoulos). Le peintre représente le prêtre troyen Laocoon et ses deux fils au moment où ils sont attaqués par deux serpents marins envoyés par les dieux. Selon le mythe, Laocoon avait mis en garde les Troyens contre le cheval de bois laissé par les Grecs, mais son avertissement fut ignoré. À l’arrière-plan, on distingue le cheval de Troie, déjà introduit à l’intérieur des remparts de la ville, élément discret mais essentiel qui relie la tragédie du prêtre à la chute imminente de Troie. El Greco transpose toutefois la scène de la ville à la Tolède de son époque, reconnaissable à l’arrière-plan, dans le but de transformer le mythe en une réflexion universelle sur le destin et la tragédie. Les silhouettes allongées, les corps tordus, l’espace irréel et les forts contrastes chromatiques accentuent la tension dramatique, dans un style qui privilégie l’expression émotionnelle plutôt que la représentation naturaliste.

El Greco, Laocoon (vers 1610/1614 ; huile sur toile, 137,5 x 172,5 cm ; Washington, National Gallery of Art)
El Greco, Laocoon (vers 1610-1614 ; huile sur toile, 137,5 x 172,5 cm ; Washington, National Gallery of Art)

4. Juan de la Corte, El caballo de TroyaLe cheval de Troie

Réalisé dans la première moitié du XVIIe siècle par le peintre espagnol Juan de la Corte, *El caballo deTroya* ( Le cheval de Troie) transpose en images l’un des épisodes les plus célèbresde l’Énéide de Virgile (Livre II). L’énorme cheval de bois domine la partie droite de la composition tandis qu’à ses pieds, les guerriers grecs font irruption dans les rues de Troie, donnant le coup d’envoi du massacre. À l’arrière-plan, la ville est déjà en proie aux flammes qui se propagent sous un ciel sombre et tourbillonnant, transformant l’horizon en un décor apocalyptique. À gauche, à l’intérieur d’un édifice monumental, un groupe de personnages tente en vain de se mettre à l’abri : un vieillard lève le bras vers le ciel, tandis que des femmes et des enfants cherchent refuge. Le fort contraste entre la monumentalité de l’architecture, le chaos de la bataille et le rouge de l’incendie confère à l’œuvre un caractère théâtral intense, typique de la peinture baroque. Conservée au musée du Prado à Madrid, cette œuvre témoigne de l’intérêt durable de la peinture baroque espagnole pour les grands récits de l’Antiquité.

Juan de la Corte, Le cheval de Troie (XVIIe siècle ; huile sur toile, 154 x 218 cm, Madrid, Musée du Prado)
Juan de la Corte, Le cheval de Troie (XVIIe siècle ; huile sur toile, 154 x 218 cm, Madrid, Musée du Prado)

5. Giovanni Domenico Tiepolo, La construction du cheval de Troie

Réalisée vers 1760, La construction du cheval de Troie de Giovanni Domenico Tiepolo représente la phase précédant la célèbre ruse destinée à sceller la chute de la ville. Au centre de la composition, des artisans et des ouvriers s’affairent à assembler l’énorme cheval de bois, travaillant sans relâche à coups de marteaux et de ciseaux, tandis qu’autour d’eux, des soldats en armure se préparent au combat. Un détail insolite est représenté par un homme assis sur une planche qui peaufine la surface du cheval à l’aide d’un pinceau, contribuant ainsi à lui donner un aspect étonnamment réaliste. Le pelage brillant, la musculature puissante et la crinière ondulante donnent à l’animal l’air presque vivant. Le tableau, réalisé avec des coups de pinceau libres et rapides, est considéré comme une esquisse préparatoire à la toile monumentale sur le même sujet, aujourd’hui conservée au Wadsworth Atheneum de Hartford, aux États-Unis.

Giovanni Domenico Tiepolo, La construction du cheval de Troie (vers 1760 ; huile sur toile, 38,8 x 66,7 cm ; Londres, The National Gallery)
Giovanni Domenico Tiepolo, La construction du cheval de Troie (vers 1760 ; huile sur toile, 38,8 x 66,7 cm ; Londres, The National Gallery)

6. Giovanni Domenico Tiepolo, La procession du cheval de Troie à l’intérieur de Troie

Peinte vers 1760 par GiovanniDomenico Tiepolo, La procession du cheval de Troie à l’intérieur de Troie représente le moment décisif où les Troyens traînent le gigantesque cheval de bois à l’intérieur de la ville, convaincus qu’il s’agit d’une offrande consacrée aux dieux. La composition est animée par une foule en perpétuel mouvement, qui contribue à souligner le caractère épique de la scène, tandis que le cheval, imposant et musclé, domine le premier plan. À l’arrière-plan apparaît Cassandre, fille du roi Priam, arrêtée après avoir prophétisé en vain la ruine de Troie si le cheval était accueilli à l’intérieur des remparts. Les puissantes fortifications et la perspective guident le regard vers la ville, dont Tiepolo s’est inspiré de l’architecture de la Rome antique. Le tableau faisait partie d’une série consacrée à la chute de Troie et a probablement été conçu comme une esquisse préparatoire pour une toile de plus grandes dimensions.

Giovanni Domenico Tiepolo, La procession du cheval de Troie à l'intérieur de Troie (vers 1760 ; huile sur toile, 38,8 x 66,7 cm ; Londres, The National Gallery)
Giovanni Domenico Tiepolo, La procession du cheval de Troie à l’intérieur de Troie (vers 1760 ; huile sur toile, 38,8 x 66,7 cm ; Londres, The National Gallery)

7. Joseph-Désiré Odevaere, L’entrée du cheval de Troie

Réalisée vers 1818, L’entrée du cheval de Troie de Joseph-Désiré Odevaere interprète l’épisode de la guerre de Troie selon les canons du néoclassicisme. Ce grand dessin représente le moment où les Troyens font entrer le cheval de bois à l’intérieur des remparts de la ville, sans se douter que des guerriers grecs s’y cachent. La scène est organisée comme une composition historique monumentale : une foule nombreuse accompagne le cortège, tandis que des architectures classiques servent de toile de fond à l’événement. La disposition ordonnée des personnages, le souci de l’anatomie et le goût pour la monumentalité reflètent l’influence de Jacques-Louis David, auprès duquel Odevaere s’est formé à Paris. L’œuvre, réalisée au graphite, à la plume, à l’encre et à l’aquarelle, était probablement destinée à être gravée, mais le projet ne fut jamais mené à bien.

Joseph-Désiré Odevaere, L’entrée du cheval de Troie (vers 1818 ; graphite, plume et encre brune et noire, lavis gris et brun, rehauts de blanc, 66,4 x 102 cm ; Christie’s)
Joseph-Désiré Odevaere, L’entrée du cheval de Troie (vers 1818 ; graphite, plume et encre brune et noire, lavis gris et brun, rehauts de blanc, 66,4 x 102 cm ; Christie’s)


Noemi Capoccia

L'auteur de cet article: Noemi Capoccia

Originaria di Lecce, classe 1995, ha conseguito la laurea presso l'Accademia di Belle Arti di Carrara nel 2021. Le sue passioni sono l'arte antica e l'archeologia. Dal 2024 lavora in Finestre sull'Arte.


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