Le chant est ce qui empêche les morts de disparaître véritablement. Tant que quelqu’un continue à raconter leurs exploits, les héros survivent au temps. C’est le domaine de Mnémosyne, mère des Muses et incarnation de la mémoire, qui, par la voix des hommes, transforme le souvenir en récit et le récit en histoire. La mémoire, avant même l’écriture, est parole prononcée. C’est ainsi que les noms traversent les siècles.
C’est à partir de ce principe que prend forme « Odyssée », le nouveau film de Christopher Nolan. À l’instar d’autres auteurs avant lui, le réalisateur anglais redonne vie au voyage d’Odysseus (appelé Ulysse dans la version italienne du film) en lui conférant une dimension étonnamment concrète qui ne se limite pas à la mise en scène d’un poème. Nolan construit un univers qui plonge le spectateur au cœur de la Méditerranée archaïque, entre la mer des Éoliennes, les côtes de la Grèce et les îles qui jalonnent le retour vers Ithaque. C’est un voyage qui n’accorde que très peu de moments de répit. Quand il semble possible de refaire surface, le récit nous entraîne à nouveau dans les abysses des Éoliennes.
La tension reste constante, tout comme le sentiment d’assister à une longue punition infligée par les dieux, cruelle et inévitable. Avant même la sortie du film, une question me semblait inévitable. Nolan a construit une grande partie de sa filmographie autour de la relation au temps: de *Memento* à *Inception*, en passant par *Interstellar*, la linéarité narrative a presque toujours été remise en question.« L’Odyssée », cependant, est elle-même un récit sur le temps, sur les dix années d’errance qui séparent Ulysse de son retour au pays. Le doute était donc simple. Quelle structure le réalisateur allait-il choisir ? Une narration chronologique ? Une fusion circulaire ? Une mosaïque de sauts temporels ?
La réponse se présente sous la forme d’une construction bien plus équilibrée qu’on aurait pu s’y attendre. Nolan conserve la structure linéaire du poème homérique, mais la traverse sans cesse à travers quatre grands plans temporels destinés à se succéder tout au long du film. Les dix années passées à Troie, la chutede la ville et ses derniers jours, les sept années passées avec Calypso sur l’île d’Ogygie, le long voyage de retour et ce qui, entre-temps, se passe à Ithaque avec Pénélope, Télémaque et les prétendants. Ce sont quatre fils qui s’entrelacent pour former une seule et même trame. On a donc l’impression d’observer un tissu qui prend forme petit à petit, presque comme la toile que Pénélope tisse le jour et défait la nuit. Les fragments trouvent leur place sans jamais semer la confusion. Au final, il reste une broderie complexe mais parfaitement lisible, où tous les souvenirs éclairent ceux qui suivent.
La force du film ne réside toutefois pas uniquement dans sa construction narrative. « Odyssée » est probablement l’œuvre la plus monumentale réalisée par Nolan. Les quelque 250 millions de dollars de budget sont tous visibles à l’écran, mais pas à travers une démonstration stérile d’effets spéciaux. Son ampleur est celle des grands films historiques du XXe siècle, des « Dix Commandements » de Cecil B. DeMille à « Cléopâtre », en passant inévitablement par « Gladiator» t «La Passion du Christ ». Nolan ne cherche jamais l’aventure légère. Son récit est grave, traversé par un sentiment de fatalité qui ne quitte jamais le spectateur. C’est précisément là qu’émerge l’un des aspects les plus convaincants de toute cette entreprise. Pour la première fois, le cinéma parvient à traduire en images deux concepts fondamentaux de la culture grecque :l’hubris etla Némésis. L’arrogance de l’homme qui dépasse la limite imposée par les dieux et la riposte inévitable qui rétablit l’ordre.
Toute l’intrigue est construite comme une longue conséquence des fautes commises pendant la guerre de Troie. Poséidon poursuit Ulysse pour avoir aveuglé Polyphème, son fils. Le dieu du soleil Hélios réclame vengeance pour le massacre de ses vaches sacrées sur l’île de Trinacria. Même la conquête de la ville devient un péché destiné à être expié. Le gigantesque cheval de métal construit pour pénétrer à l’intérieur des murs de Troie revêt ainsi un rôle presque symbolique, une présence silencieuse qui continue de planer même lorsqu’il n’est plus en scène. La sorcière Circé est elle aussi réinterprétée sous cet angle. La transformation des hommes en cochons apparaît comme la révélation de leur véritable nature ; Circé ne jette pas un simple sort. Ce sont des guerriers qui ont violé des temples, profané des statues, massacré des prêtresses et des civils. La guerre est montrée sans aucune idéalisation. La gloire grecque cède la place aux conséquences. Que la volonté des dieux soit, donc.
À partir de ce moment, le voyage de retour ne peut plus être interprété comme une aventure héroïque. Celui de Nolan apparaît comme une lente expiation. Aucun des hommes d’Ulysse n’est destiné à une mort glorieuse, car nul ne peut échapper au poids de ses propres actes. En ce sens, le réalisateur semble se rapprocher presque davantage de Dante que d’Homère. Dans l’Enfer de Dante, Ulysse figure en effet parmi les conseillers frauduleux (Chant XXVI, huitième bolgia), puni précisément pour les ruses qu’il a ourdies pendant la guerre de Troie. Le réalisateur fait donc référence à l’idée du voyage comme châtiment tout au long du film.
D’ailleurs, la destruction d’une ville reste toujours la destruction d’une ville. Les époques changent, les noms changent, mais le résultat reste identique. La violence exercée contre Troie n’est pas différente de celle infligée à d’autres civilisations de l’Antiquité. Nolan semble sans cesse rappeler que la guerre n’engendre que des ruines et qu’aucune victoire ne peut effacer son prix. L’acteur Matt Damon incarne un Ulysse très éloigné du héros invincible de la tradition cinématographique. Son visage porte la fatigue de celui qui est parfaitement conscient de ses responsabilités. La ruse qui l’a rendu célèbre n’est jamais présentée comme une vertu absolue. Il s’agit plutôt d’une qualité ambiguë, qui sauve mais condamne en même temps. Athéna, seule divinité véritablement proche du protagoniste, endosse presque le rôle de sa conscience et, plus que de le protéger, l’accompagne dans la confrontation permanente avec ses propres choix. Le retour à Ithaque, qui apparaît presque toujours comme l’atteinte d’une destination géographique dans cette interprétation, est en réalité la tentative de reconquérir une partie de soi-même perdue pendant la guerre.
Sur le plan visuel, l’œuvre est sublime. Les îles Égades et Éoliennes restituent toute la luminosité de la Méditerranée, tandis que la Grèce, le Maroc et l’Islande, ainsi que leurs lieux de tournage respectifs (voir l’article dédié ici), élargissent sans cesse la géographie du récit. C’est précisément l’Islande, choisie pour représenter le royaume des morts, qui offre certaines des images les plus inquiétantes du film. La photographie alterne la lumière des côtes méridionales et les paysages glacés et presque irréels de l’au-delà, accompagnée de la bande originale de Ludwig Göransson, déjà compositeur de la musique d’*Oppenheimer* (film de Nolan sorti en 2023). Ici, l’absence du compositeur Hans Zimmer ne se fait pas sentir. Göransson tisse une trame sonore plus sombre, moins épique et plus sacrée, qui soutient parfaitement l’ensemble du récit.
Dans *Odyssée*, toutes les sensations sont presque physiques. On sent le sel sur les lèvres, le vent qui balaie les côtes, l’odeur du maquis méditerranéen, la poussière des villes incendiées. Les Sirènes émergent du brouillard comme des apparitions, Troie s’effondre dans les flammes, la mer semble avoir une volonté propre. Les séquences consacrées à la guerre constituent l’un des moments les plus puissants du film. Nolan se démarque clairement de *Troie* de Wolfgang Petersen, sorti en 2004. Ici, la dimension romantique du mythe ne présente aucun intérêt. Achille, Hector, Pâris et Hélène ne sont pas au centre d’un récit sentimental. La guerre est montrée dans toute sa brutalité et le cheval de Troie redevient un instrument de tromperie et de destruction.
La seule relation affective qui occupe une place centrale est celle entre Ulysse et Pénélope. La reine d’Ithaque vit assiégée par les prétendants, contrainte de défendre son royaume et sa dignité tandis que Télémaque grandit en poursuivant le souvenir d’un père devenu désormais une légende. Là encore, Nolan évite toute emphase mélodramatique. Les sentiments restent toujours subordonnés à la tragédie qui régit le destin des personnages. De plus, les dieux ne dominent pas la scène par des manifestations spectaculaires. Leur présence est discrète mais constante. Ils vivent dans les tempêtes, chez les mendiants rencontrés en chemin, dans le vent qui change soudainement de direction, dans les petits ex-voto disséminés le long du parcours. C’est une religiosité essentielle, et c’est précisément pour cela qu’elle est d’autant plus troublante.
Bien sûr, les discussions sur les choix esthétiques du film n’ont pas manqué.L’armure d’Agamemnon, sombre et massive, s’éloigne de l’imaginaire mycénien traditionnel pour se rapprocher presque de l’esthétique des films de super-héros. Plus qu’une reconstitution archéologique, elle devient une représentation symbolique du pouvoir. Oublions par exemple son véritable masque funéraire. Il en va de même pour le casque d’Ulysse, délibérément ouvert au niveau du visage pour permettre à Matt Damon de conserver l’expressivité du personnage, même au prix d’une moindre fidélité aux sources.
Ce sont là des remarques légitimes, mais elles n’ont finalement que peu d’incidence sur le résultat global de l’œuvre. Nolan ne réalise pas un documentaire sur la Grèce mycénienne et ne prétend pas non plus offrir une reconstitution philologique du poème. Son objectif est tout autre. Lequel ? Restituer le sens profondde l’Odyssée, celui d’un homme contraint de faire face aux conséquences de ses actes et à une mémoire qui ne cesse de le hanter. C’est précisément cette mémoire qui constitue le véritable fil conducteur de tout le film. Ni le voyage, ni la guerre, ni le retour.
Les images semblent nous rappeler qu’aucun héros ne peut véritablement échapper à son passé et que chaque exploit ne survit que tant que quelqu’un continue à le raconter. C’est peut-être là que Nolan rencontre véritablement Homère, et non dans la reconstitution des événements. Il le rencontre dans la prise de conscience que le cinéma, tout comme le chant épique, est avant tout un acte de mémoire. Et si, après toutes ces années, nous continuons encore à suivre Ulysse dans son voyage vers Ithaque, cela signifie que Mnémosyne n’a jamais cessé de parler.
L'auteur de cet article: Noemi Capoccia
Originaria di Lecce, classe 1995, ha conseguito la laurea presso l'Accademia di Belle Arti di Carrara nel 2021. Le sue passioni sono l'arte antica e l'archeologia. Dal 2024 lavora in Finestre sull'Arte.Avertissement : la traduction en français de l'article original italien a été réalisée à l'aide d'outils automatiques. Nous nous engageons à réviser tous les articles, mais nous ne garantissons pas l'absence totale d'inexactitudes dans la traduction dues au programme. Vous pouvez trouver l'original en cliquant sur le bouton ITA. Si vous trouvez une erreur,veuillez nous contacter.