Quiconque se trouvait sur Madison Avenue à New York, début février de cette année, n’aurait certainement pas pu manquer de remarquer le resplendissant Breuer Building, tout juste restauré et récemment rouvert pour accueillir le nouveau siège mondial de la maison de ventes aux enchères Sotheby’s. Quiconque aurait pénétré dans cet édifice brutaliste emblématique aurait découvert une exposition exceptionnelle d’œuvres d’art anciennes prêtes à être mises aux enchères, parmi lesquelles figurait notammentl’Ecce Homo d’Antonello da Messina, finalement acquis par l’État italien pour 12,5 millions d’euros. À quelques mètres de ce précieux tableau du maître sicilien, le visiteur aurait découvert 19 œuvres issues de la collection de Stanley Moss, poète acclamé, éditeur et exceptionnel marchand d’art américain, décédé en 2024 à l’âge de 99 ans. La « Femme à la coiffure avec miroir » de Giovanni Bellini et son atelier (Fig. 1), adjugée à 1,5 million de dollars, etl’« Allégorie de la musique » de Tintoret et son atelier (Fig. 2), adjugée à 400 000 dollars, ne sont que deux exemples parmi les nombreuses œuvres dénichées par Moss au cours de sa longue carrière de marchand d’art spécialisé dans les maîtres anciens.
Stanley Moss est né à New York, dans le quartier du Queens, le 21 juin 1925, au sein d’une famille juive. Son père, proviseur d’un lycée, enseignait l’histoire, connaissait le latin et le grec et aimait les sonnets de Shakespeare. En 1935, la famille entreprit un long voyage en Europe qui permit à Stanley de découvrir Amsterdam, Málaga, l’Égypte, Jérusalem, Bethléem, Istanbul, Rhodes, Alger et l’Italie. Ce fut une expérience formatrice qui le rapprocha de la beauté artistique et influença sa vision du monde. De retour chez lui, Moss découvrit la poésie grâce à un magazine qui publiait des œuvres de Federico García Lorca, Arthur Rimbaud et Wallace Stevens. Il s’engagea dans la Marine des États-Unis en 1942, à l’âge de dix-sept ans, peu après l’entrée en guerre des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, et servit pendant le conflit. Après la fin de la guerre en 1945, Moss fut démobilisé et poursuivit ses études. Il fréquenta le Trinity College à Hartford et l’université de Yale à New Haven, dans le Connecticut. Il étudia au département de théâtre de la Yale School of Fine Arts de 1945 à 1946, mais n’obtint pas de diplôme. Il vendit pour 400 dollars un portrait que lui avait fait une de ses amies peintres et, avec cette somme, il partit pour l’Italie à l’été 1948. Il y resta deux mois, émerveillé par la beauté du pays. De retour aux États-Unis, il travaillait, à la fin de la décennie, comme rédacteur chez l’éditeur indépendant New Directions, mais, ne supportant pas le travail de bureau, il démissionna pour se lancer dans la poésie. Il se lia d’amitié avec le peintre Mark Rothko, qui lui demanda de lui servir de marchand d’art, mais il refusa. Il faisait désormais partie de la scène littéraire bohème new-yorkaise. Il vendit un dessin de Picasso pour le compte d’un ami et un El Greco appartenant à un galeriste, ce qui lui rapporta 2 500 dollars et lui permit de retourner en Europe. Il s’installa alors en Espagne et vécut dans un village de pêcheurs près de Barcelone avec sa première femme, une Catalane qu’il avait rencontrée à New York. Le couple se maria, puis décida de s’installer à Rome, où Stanley travailla comme professeur d’anglais et, à partir de 1954, comme rédacteur en chef de la revue littéraire *Botteghe Oscure*, fondée et dirigée par la princesse Marguerite Caetani. C’est là qu’il fit la connaissance de l’écrivain Giorgio Bassani, de Moravia, de Pasolini, ainsi que de nombreux poètes américains, dont Ralph Ellison.
Ce furent ces années italiennes qui marquèrent un tournant professionnel pour Stanley Moss, coïncidant avec une rencontre décisive : celle avec les héritiers de la collection d’Alessandro Contini Bonacossi, avec lesquels Moss noua de bonnes relations en acceptant de jouer le rôle d’agent pour la vente d’une partie des œuvres. La collection comprenait de véritables chefs-d’œuvre absolus de l’histoire de l’art qui font aujourd’hui partie des collections des plus grands musées du monde.
Alessandro Contini Bonacossi était issu de la communauté juive d’Ancône et s’était consacré au commerce de timbres jusqu’à ce qu’il se lance, avec son épouse Vittoria, dans le commerce d’œuvres d’art. C’est à la fin du XIXe siècle que le couple entreprit plusieurs voyages en Espagne, au moment même où les grandes familles de l’aristocratie vendaient leurs patrimoines. Ils acquirent de très nombreuses œuvres en concluant de grandes affaires et, à leur retour en Italie, ils surent s’imposer sous un régime qui leur accorda un titre nobiliaire, le droit de porter un double nom de famille et, par la suite, à Alessandro, la nomination au poste de sénateur. C’est ainsi que le comte Alessandro Contini Bonacossi devint rapidement l’un des plus grands marchands d’art au monde, avec des clients prestigieux tels que Samuel Henry Kress, un Américain extrêmement riche, propriétaire d’une chaîne de supermarchés et l’un des plus importants collectionneurs d’art du XXe siècle. Ce sont les tableaux des comtes italiens qui rejoignirent d’abord sa collection, puis celles de la National Gallery of Art de Washington.
L’exportation des œuvres restées aux héritiers d’Alessandro Contini Bonacossi fut rendue possible grâce à un accord entre la famille et l’État italien qui, en 1969, reçut en don 144 tableaux appartenant aujourd’hui à la Galerie des Offices, accordant en échange la libre exportation du reste de la collection. Pour l’Italie, ce fut l’un des enrichissements historiques et artistiques les plus importants du XXe siècle ; il suffit de rappeler, entre autres, l’acquisition du Saint Jérôme dans le désert de Giovanni Bellini, du Martyre de saint Laurent du Bernin, du retable de la Vierge des Neiges du Sassetta. En contrepartie, l’État a renoncé à des œuvres de Carpaccio, Zurbarán, Piero della Francesca, El Greco, Goya et à d’autres chefs-d’œuvre que Stanley Moss allait ensuite transférer aux États-Unis, puis négocier avec les plus grands musées du monde, parmi lesquels le Louvre, le Prado, la National Gallery of Art de Washington, le Getty Museum, le Norton Simon Museum, les galeries nationales de Grèce et d’Australie, ainsi qu’avec de grands collectionneurs tels que le baron Hans Heinrich Thyssen-Bornemisza.
L’une de ces œuvres sera exposée au musée du Louvre, du 7 octobre au 25 janvier 2027, dans le cadre de l’exposition consacrée à Francisco de Zurbarán : il s’agit de l’extraordinaire Nature morte aux citrons, aux oranges et à une rose ( Fig. 3), prêtée par le Norton Simon Museum de Pasadena, auquel Stanley Moss l’avait vendue. C’était l’une des œuvres préférées du marchand de New York, qui, en plus d’en avoir toujours conservé une copie dans sa maison au bord de l’Hudson, souhaitait également qu’elle figure sur la couverture de *A History of Color*, un petit poème devenu depuis un classique de son répertoire poétique.
Si l’on devait choisir, parmi toutes les œuvres d’art qui sont passées entre les mains de Stanley Moss, celle qui incarne le mieux son rôle de premier plan sur le marché mondial des maîtres anciens, notre choix se porterait sans hésitation sur le Portrait de Sigismondo Malatesta de Piero della Francesca (Fig. 4), aujourd’hui exposé à quelques mètres de la Joconde, dans les salles du premier étage de l’aile Denon du Louvre. Il s’agit de la seule œuvre de l’artiste présente dans les collections du musée parisien. Le tableau, provenant lui aussi de la collection d’Alessandro Contini Bonacossi, réapparut chez Stanley Moss en 1977, alors que le marchand vivait dans l’une des tours du San Remo, dans l’Upper West Side de Manhattan. Le célèbre historien de l’art Keith Christiansen, évoquant son ami Stanley, a récemment raconté qu’il avait été invité à voir le tableau et s’était assis sur le rebord d’une fenêtre du salon donnant sur Central Park, afin de l’admirer en tirant le meilleur parti de la lumièrenaturelle¹. L’attribution n’était pas unanimement acceptée, mais elle bénéficiait de l’approbation de Roberto Longhi, qui avait jeté les bases critiques de l’appréciation moderne de l’artiste et qui cita le tableau en en faisant l’éloge dans la deuxième édition de sa monographie sur Piero dellaFrancesca². À propos de ce portrait, Stanley Moss a rappelé dans une récente interview : « […] J’avais un contrat avec la famille Contini Bonacossi pour un tableau de della Francesca d’une valeur de 10 000 dollars. Ils pensaient que le tableau n’était pas authentique. J’ai insisté sur le fait qu’il l’était et j’ai dit que je paierais 700 000 dollars pour l’avoir. J’ai réussi à le faire sortir d’Italie et à le faire nettoyer, puis je suis allé à Londres chez Kenneth Clark pour lui montrer une photographie du tableau. Il m’a demandé ce que je faisais dans la vie et je me souviens avoir répondu : « Je suis un poète qui, de temps en temps, vend une œuvre d’un maître ancien ». Il devait acheter des cigares, alors nous avons marché à travers Albany – ou l’endroit où nous nous trouvions –, jusqu’au bureau de tabac, tandis qu’il m’interrogeait surAuden³. Il a reconnu l’authenticité du tableau et m’a dit qu’il m’aiderait à le vendre au Louvre. Ils ont envoyé un type chez moi, à Riverdale, pour voir le tableau. Je le gardais sous mon lit, à l’abri du soleil. Le directeur du Louvre a déclaré que c’était l’acquisition dont il était le plus fier […]»⁴.
Dans ses mémoires, Michel Laclotte, alors chef du département des peintures du Louvre, raconte qu’en raison du peu de temps dont il disposait pour trouver les fonds nécessaires, il a appelé Raymond Barre, alors Premier ministre français, alors qu’il était en vol versPékin⁵. Laclotte réussit à obtenir une subvention exceptionnelle et, le 8 février 1978, le Louvre acquit son Piero della Francesca.
Grâce aux recettes tirées des ventes sur le marché des maîtres anciens, Stanley Moss fut libre de se consacrer à sa plus grande passion : la poésie. Pour Moss, celle-ci constituait un véritable moyen de connaissance qui lui permettait, à travers les mots, d’explorer l’essence même de sa vie. À ce propos, il avait coutume de rappeler : « Quand quelque chose ne m’était pas clair, j’écrivais à ce sujet, essayant ainsi de comprendre […] ». Ses réflexions sur la vie, la mort, la foi religieuse et le concept de Dieu illustrent la manière dont le poète s’efforçait sans cesse de s’aventurer dans les recoins les plus mystérieux de la nature humaine. « Un non-croyant qui ne se résigne pas à l’incrédulité » et qui compose des hymnes à la sacralité de la vie, comme l’a brillamment défini la chercheuse AntonellaFrancini⁶, traductrice italienne de ses poèmes.
En 1977, Stanley Moss a fondé la maison d’édition à but non lucratif Sheep Meadow Press, réussissant ainsi à concilier ses deux passions : la poésie et l’art. Dans une récente interview, il se souvenait : « […] j’ai gagné de l’argent en vendant un tableau, environ un million de dollars. J’avais des amis qui méritaient d’être publiés, c’était donc une façon de dépenser cet argent… Je publiais des gens que j’appréciais, des gens qui, pour une raison ou une autre, traversaient une période difficile […]»⁷.
Elle a promu des poètes de grande valeur, souvent écartés pour une raison ou une autre par les éditeurs commerciaux. Il a publié plus de 200 ouvrages, créant ainsi un catalogue qui comprenait des auteurs tels que Federico García Lorca, Yehuda Amichai, Miguel Hernández, Fernando Pessoa et Umberto Saba. Il s’est particulièrement investi dans la diffusion de l’œuvre de Roberto Longhi, le plus grand critique de la peinture italienne du XXe siècle. À ce propos, Keith Christiansen, ancien président du département de peinture européenne du Metropolitan Museum of Art de New York, a évoqué les agréables visites chez Stanley Moss à Riverdale, « avec ce magnifique portique donnant surl’Hudson »⁸, où ils choisissaient ensemble les essais de Roberto Longhi à publier : les Troisétudes⁹, traduites en 1995, et la monographie fondamentale consacrée à Piero dellaFrancesca¹⁰, traduite en 2002.
La vie de Stanley Moss s’est poursuivie au fil des années entre poésie et chefs-d’œuvre redécouverts, comme cette fascinante nature morte qu’il a acquise lors d’une vente aux enchères à Londres en 1995, représentant un petit oiseau picorant du raisin dans un bol (Fig. 5). Dans le catalogue de la vente aux enchères, la toile était décrite comme « école du nord de l’Italie du XVIIe siècle », mais Moss reconnut le caractère plus primitif de l’œuvre et estima qu’il était intéressant de parier dessus. Il contacta le grand historien de l’art Federico Zeri, qui identifia l’œuvre comme la seule survivante du premier artiste européen dont les contemporains se souvenaient comme peintre de natures mortes : l’Émilien Antonio Leonelli da Crevalcore (1443-1525). Le sujet était directement tiré d’un célèbre passage de Pline l’Ancien (Pline XXV-66) qui raconte le concours entre les peintres de la Grèce antique Parrasios et Zeuxis, au cours duquel ce dernier présenta des raisins si bien peints que les oiseaux se mirent à voleter au-dessus du tableau. Crevalcore s’était donc posé en successeur du maître antique, en parfaite cohérence avec la culture de la Renaissance à laquelle il appartenait. Cette attribution a également été confirmée par Daniele Benati, le principal spécialiste de la peinture bolognaise, et par Keith Christiansen. Aujourd’hui, l’œuvre se trouve au Metropolitan Museum of Art de New York, auquel Stanley Moss a décidé de la faire don il y a quelques années.
Il y aurait encore bien d’autres histoires à approfondir sur les fascinantes péripéties des chefs-d’œuvre passés entre les mains de Stanley Moss qui, au fil des ans, a continué à négocier des œuvres exceptionnelles ; il suffit de penser aux tableaux d’El Greco, parmi lesquelsl’Annonciation du musée Thyssen-Bornemisza (Fig. 6), une « fábula », aujourd’hui au musée du Prado (fig. 7), la « Déposition » et le « Saint Pierre » de la Galerie nationale de Grèce (fig. 8 et 9), sans oublier le « Salvator Mundi » de Carpaccio, aujourd’hui en Italie dans la collection Sorlini (fig. 10), la Vierge à l’Enfant entre les saints Roch et Sébastien de Lorenzo Lotto, à la Galerie nationale du Canada (fig. 11), la Naissance de la Vierge de Zurbarán, au Norton Simon Museum (fig. 12)... mais peut-être que la meilleure façon de rendre hommage à Stanley Moss (fig. 13), ce poète qui fut marchand d’art afin de pouvoir se consacrer librement à l’écriture de vers, est un court extrait de *Canto d’introduzione*, l’un de ses poèmes les plus connus, qui est en définitive un vœu de paix : « […] je crois que la poésie, tout comme la gentillesse, change le monde, un peu. Elle parvient à l’oreille du lion et de l’agneau, pénètre dans le nid des oiseaux, dans la traînée des poissons, elle est l’eau dans les mains en coupe des Arabes et des Juifs […]»¹¹.
1 Keith Christiansen, « Remembering Stanley Moss », dans Sotheby’s, Master Paintings & Works of Art Part 1, New York, 5 février 2026
2 Roberto Longhi, Piero della Francesca, Milan, 1946, désormais dans Édition des œuvres complètes de Roberto Longhi, vol. III. Piero della Francesca, 1927. Avec des ajouts jusqu’en 1962, Florence, 1963, p. 220.
3 Wystan Hugh Auden (1907 – 1973), poète britannique.
4 Stanley Moss,« In conversation with Neilson MacKay » dans *Poetry Nation Review*, 249, vol. 51, n° 1, septembre – octobre 2024.
5 Michel Laclotte, Histoires de musées, Éditions Scala, Lyon, 2022, pp. 132-133. Le voyage de Raymond Barre à Pékin s’est déroulé du 19 au 24 janvier 1978.
6 Antonella Francini (dir.), « Stanley Moss. Un métaphysicien de notre temps », dans Poesia, XXI, n° 226, avril 2008, p. 3.
7 Stanley Moss, « In conversation with Neilson MacKay » dans *Poetry Nation Review* 249, vol. 51, n° 1.
8 Keith Christiansen, « Remembering Stanley Moss », op. cit.
9 Roberto Longhi, *Three studies*, Stanley Moss-Sheep Meadow Press, Riverdale-on-Hudson, N.Y., 1995.
10 Roberto Longhi, Piero della Francesca, Stanley Moss-Sheep Meadow Press, Riverdale-on-Hudson, N.Y., 2002
11 Antonella Francini (dir.), Stanley Moss. Un métaphysicien de notre temps, op. cit., p. 21.
L'auteur de cet article: Marco Cerruti
Marco Cerruti è nato a Milano nel 1977. Laureato in architettura, storico ed estimatore d’arte. La sua attività di ricerca si concentra principalmente sull’arte antica con un interesse rivolto alla pittura italiana tra XVI e XVIII secolo. È consulente per la gestione e valorizzazione di collezioni d’arte private.Avertissement : la traduction en français de l'article original italien a été réalisée à l'aide d'outils automatiques. Nous nous engageons à réviser tous les articles, mais nous ne garantissons pas l'absence totale d'inexactitudes dans la traduction dues au programme. Vous pouvez trouver l'original en cliquant sur le bouton ITA. Si vous trouvez une erreur,veuillez nous contacter.