Yto Barrada présente « Comme Saturne » au Pavillon de la France à la Biennale de Venise


À l'occasion de la 61e Biennale de Venise, Yto Barrada présente, au Pavillon de la France, l'exposition « Comme Saturne », un projet qui mêle cosmologie, tissus, couleur, langage et mémoire pour mener une réflexion sur l'instabilité du présent.

La France est représentée à la 61e Biennale de Venise par Yto Barrada (Paris, 1971) avec le projet « Comme Saturne », sous le commissariat de Myriam Ben Salah. L’artiste présente dans les espaces du Pavillon de la France une œuvre issue de l’imaginaire cosmologique lié à Saturne, planète traditionnellement associée à la mélancolie, au repli sur soi et à la lenteur de la pensée, et la transforme en un dispositif capable de mettre en relation le langage, la couleur, la matière, les techniques textiles, le mythe et la mémoire. « Comme Saturne » ne prend pas seulement forme au sein de l’espace d’exposition, mais se développe à travers un processus d’expérimentation fondé sur l’association et le lien. Un mot en évoque un autre, une technique ouvre la voie à un mythe, une couleur renvoie à l’histoire d’un matériau et même l’erreur peut se transformer en geste. Au cœur de la nouvelle recherche d’Yto Barrada se trouve notamment le terme « dévoré », qui désigne une technique de finition textile et qui devient pour l’artiste un point de départ à la fois concret et paradoxal. Ce terme renvoie en effet à la phrase révolutionnaire selon laquelle, à l’instar de Saturne, la Révolution dévore ses propres enfants.

L’ensemble du pavillon est conçu comme une sorte de suite dédiée à Saturne, organisée à travers des séquences, des répétitions, des variations et des inversions. L’aménagement se déploie à travers différents espaces, chacun caractérisé par sa propre fonction et son propre système de références, mais tous reliés au sein d’une recherche unique qui remet en question les rapports établis entre savoir, matière et représentation. À l’entrée du pavillon apparaît un cerf-volant en cuir de chèvre, élément qui établit symboliquement un lien entre le ciel et la terre. L’image du cerf-volant introduit ainsi l’un des thèmes centraux du projet : la relation entre des dimensions apparemment éloignées, entre le cosmique et le matériel, entre le haut et le bas, entre le mythe et l’expérience concrète.

Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Jacopo Salvi
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Jacopo Salvi
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Jacopo Salvi
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Jacopo Salvi
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Jacopo Salvi
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Jacopo Salvi
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello

Vient ensuite la « Salle des plis », un espace recouvert et drapé de laine qui se blanchit progressivement sous l’effet de la lumière du jour. Ici, Yto Barrada établit un dialogue entre le temps cosmique et le temps mythologique de Cronos, figure qui, dans la tradition classique, est étroitement liée à Saturne. Le matériau textile devient ainsi un outil permettant de rendre visible le passage du temps, à travers un processus de transformation qui n’est pas seulement esthétique, mais aussi conceptuel.

Au cœur du parcours se trouve une roue de règles et de contraintes empruntéeà l’OuLiPo, le groupe littéraire français fondé sur l’expérimentation et l’utilisation de structures, de règles et de contraintes comme outils pour générer de nouvelles possibilités créatives. Ce dispositif fait écho aux jeux linguistiques qui traversent l’ensemble du projet et met en évidence l’un des aspects fondamentaux de la recherche de Barrada : la contrainte n’est pas interprétée comme une limitation de la liberté, mais comme une condition capable de produire des associations inattendues, des déviations et de nouvelles formes.

La « Salle du travail », quant à elle, explore le thème des Saturnales, ces fêtes de la Rome antique dédiées à Saturne au cours desquelles l’ordre social était temporairement bouleversé et les hiérarchies pouvaient être renversées. Là encore, la référence historique et mythologique devient un dispositif permettant d’interroger les structures à travers lesquelles la société organise ses relations, ses catégories et ses formes d’autorité. La « Salle de l’étude », quant à elle, puise ses racines dans The Mothership, un jardin de plantes colorées réalisé par l’artiste à Tanger. Dans ce contexte, la couleur n’est pas seulement considérée comme un élément visuel, mais comme une forme de savoir collectif, partagé entre artistes, artisans et jardiniers. La matière naturelle, les pratiques artisanales et la recherche artistique entrent ainsi en relation, remettant en question la séparation entre les savoirs spécialisés et les connaissances développées par l’expérience. Le parcours culmine dans la Salle du dévoré, où la violence associée à la dimension saturnienne trouve une traduction physique. Ici, le matériau est corrodé à l’aide d’acide et produit ce que le projet définit comme une « économie du fragment ». L’usure, l’abrasion et la perte de forme deviennent des stratégies à la fois esthétiques et politiques. La matière usée n’est donc pas simplement le résultat d’un processus technique, mais devient le lieu où se manifeste une réflexion sur la violence, la transformation et la précarité.

Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello

C’est précisément dans cette relation entre destruction et transformation que « Comme Saturne » trouve l’une de ses principales clés de lecture. Le projet ne vise pas tant à proposer une évasion de la réalité qu’à offrir un outil de survie poétique. La réponse à l’instabilité du monde ne réside pas dans l’abandon à la mélancolie, mais dans la possibilité d’habiter cette même instabilité avec lucidité, en conciliant dérision, angoisse et sérieux.

La dimension expositive s’accompagne d’une publication consacrée à la recherche menée par Yto Barrada. Le catalogue, grâce à sa parution postérieure à l’ouverture de l’exposition, comprend également des images des espaces aménagés et documente en détail les expériences les plus récentes de l’artiste dans les domaines du langage, de la couleur et de la culture matérielle.

L’ouvrage s’ouvre sur un glossaire consacré aux termes relatifs à la teinture, aux tissus et aux techniques textiles qui ont constitué le point de départ des œuvres et des installations réalisées pour le Pavillon français. Une attention particulière est accordée à certains termes polysémiques, dont la signification varie en fonction du contexte dans lequel ils sont prononcés et produits. Parmi ceux-ci figurent des mots liés à la tristesse, à l’épuisement, au fait d’être dévoré, à la lacune et à la doublure. Le glossaire établit ainsi, dès les premières pages, une relation de liberté vis-à-vis de l’autorité du savoir établi.

Le cœur de la publication est constitué de ce qu’on appelle les « plates », des planches dans lesquelles l’image occupe le centre de la page tandis que le texte est relégué en marge. Ce choix éditorial reprend et renverse lui aussi une convention occidentale liée à la tradition du livre et à la prévalence du texte sur l’image, en plaçant au contraire la composante visuelle au premier plan.

Tout comme dans le pavillon, où les marges jouent un rôle central, les illustrations et les notes de bas de page acquièrent dans cet ouvrage une fonction prédominante et sont accompagnées de commentaires. Un détail d’une œuvre, une vue de l’atelier ou d’une exposition, une référence iconographique ou un instantané du processus créatif entrent en dialogue avec des annotations, des citations et des témoignages oraux. Il en résulte un système de relations et de ramifications qui traduit sur la page une pensée en mouvement.

Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello
Pavillon de la France à la Biennale de Venise 2026. Photo : Marco Zorzanello

L’ouvrage est défini comme une « encyclopédie subjective », dans laquelle le lecteur avance en suivant des associations et des renvois croisés, notamment ceux qui renvoient au glossaire introductif. La structure invite donc à une lecture qui n’est pas nécessairement linéaire, faite de détours, de retours en arrière et de points de fuite. De nombreuses perspectives et différents points de vue finissent par composer une trame qui prolonge l’expérience de l’exposition vénitienne au-delà de l’espace physique du pavillon.

Le catalogue comprend également une introduction de Myriam Ben Salah, directrice de la Renaissance Society de Chicago et commissaire du Pavillon français, un essai d’Arnaud Dubois, anthropologue de la couleur au CNRS et conseiller scientifique du pavillon, ainsi qu’une contribution inédite de l’historien et écrivain oulipien Marcel Bénabou.

La présence d’Yto Barrada à la Biennale de Venise ne se limite toutefois pas aux espaces du Pavillon français. Afin d’élargir la diffusion du projet et d’en renforcer la dimension internationale, l’Institut français, en collaboration avec son réseau culturel à l’étranger, a développé une série d’initiatives consacrées au travail de l’artiste, en partenariat avec la commissaire. Ces initiatives, prévues avant, pendant et après la Biennale d’art, comprennent des entretiens, des projections, des expositions, des ateliers et des résidences. Le programme se déroule dans différents lieux liés au parcours professionnel de Yto Barrada, reliant des villes et des institutions de New Delhi à Paris, de Londres à Tanger.

Yto Barrada présente « Comme Saturne » au Pavillon de la France à la Biennale de Venise
Yto Barrada présente « Comme Saturne » au Pavillon de la France à la Biennale de Venise



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