L'étrange avant l'étrange. Tivoli entre ruines et désir


Entre la Villa Adriana et la Villa d'Este, Tivoli est devenu au début du XXe siècle l'un des lieux symboliques de l'esthétisme européen. Les photographies de Wilhelm von Gloeden et Wilhelm von Plüschow ont transformé les ruines en scènes de mémoire, de désir et de liberté, anticipant des sensibilités que l'on peut aujourd'hui rattacher à la culture queer. L'article d'Andrea Bruciati.

Entre la fin du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle, Tivoli joue un rôle nouveau dans l’imaginaire artistique européen. La Villa Adriana et la Villa d’Este ont progressivement cessé d’être de simples destinations archéologiques ou des étapes obligées du Grand Tour : elles se sont inscrites dans une géographie esthétique méditerranéenne plus large, comprenant Rome, Naples, Capri et Taormina. Dans ces lieux se rencontrent artistes, photographes, aristocrates cosmopolites, collectionneurs et voyageurs, attirés non seulement par l’antiquité, mais aussi par une idée de la Méditerranée comme espace de liberté esthétique, de mélancolie et de sensualité. C’est dans ce cadre précis qu’a pris forme une sensibilité pré-queer, capable de défaire les conventions bourgeoises rigides de l’époque à travers le culte et la re-signification de la beauté classique.

Dans ce contexte, les photographies de Wilhelm von Gloeden et Wilhelm von Plüschow, figures centrales de la culture visuelle fin de siècle, acquièrent une importance particulière. Leurs images n’utilisaient pas le monde classique comme une simple toile de fond érudite : les ruines devenaient plutôt des cadres évocateurs dans lesquels le corps contemporain pouvait apparaître comme une survivance vivante de l’antiquité méditerranéenne. La Villa d’Hadrien, avec son architecture fragmentée, ses cyprès, ses bassins silencieux et sa végétation envahissant les murs antiques, offrait un cadre idéal pour cette opération esthétique. L’antique cesse alors d’être un simple objet d’étude archéologique ou un symbole de la grandeur nationale romaine. Dans la sensibilité décadente européenne, les ruines prennent une valeur plus ambiguë et suggestive : elles deviennent des images de la mémoire, de la dissolution et de la survie du passé dans le présent moderne. L’architecture brisée de la Villa d’Hadrien apparaît comme des fragments suspendus hors du temps, capables d’évoquer à la fois la nostalgie, le désir et la contemplation.

Wilhelm von Gloeden, Taormine 14 septembre 1912 (1912 ; tirage vintage sur papier salé, 28,8 x 38,8 cm ; Collection privée, Tivoli)
Wilhelm von Gloeden, Taormine 14 septembre 1912 (1912 ; tirage vintage sur papier salé, 28,8 x 38,8 cm ; Collection privée, Tivoli)
Wilhelm von Plüschow, Garçons, scène idyllique dans un paysage (vers 1900 ; épreuve à l'albumine, 16,2 x 22,7 cm ; collection privée, Tivoli)
Wilhelm von Plüschow, Garçons, scène idyllique dans un paysage (v. 1900 ; épreuve à l’albumine, 16,2 x 22,7 cm ; Collection privée, Tivoli)

Wilhelm von Plüschow a entretenu une relation particulièrement importante avec Tivoli, bien que moins connue que le célèbre lien entre von Gloeden et Taormina. Surtout actif entre Rome et Naples, le photographe a trouvé dans les ruines de la Tiburtine un cadre parfaitement cohérent avec ses propres recherches visuelles. Von Plüschow (Wismar, 1852 - Berlin, 1930), cousin de von Gloeden, travaille à Rome à partir de 1878 comme photographe de studio avant de développer sa production de nus masculins en extérieur. Ses images de la Tiburtine, moins connues aujourd’hui car en partie détruites ou disparues, témoignent d’une sensibilité plus dramatique et théâtrale que la douceur idyllique de son cousin : les modèles émergent des ruines avec une énergie presque michelangelesque, moins harmonieuse et plus tourmentée. Les images mises en scène dans la Villa d’Hadrien ne se contentent pas de documenter le site archéologique : elles le réinterprètent comme un espace symbolique d’une Méditerranée païenne et intemporelle, où le jeune mannequin contemporain semble émerger naturellement de l’antiquité. Cette vision était très différente de l’archéologie officielle de l’Italie post-unification. Alors que la culture institutionnelle tendait à présenter le passé romain comme un patrimoine historique national, des photographes tels que von Gloeden et von Plüschow ont développé une utilisation plus intime et esthétisante de l’antiquité. À travers ce que nous appellerions aujourd’hui un regard queer, capable de libérer le corps des récits patriotiques dominants, les ruines deviennent des toiles de fond émotionnelles ; le nu masculin, au milieu des colonnes, des portiques et des paysages méditerranéens, acquiert une légitimité artistique par sa référence au classicisme.

Entre le XIXe et le XXe siècle, le thème de la ruine occupe une place centrale dans la culture décadente européenne. Les architectures anciennes envahies par la végétation ne sont plus perçues comme de simples reliques historiques, mais comme des symboles de la fragilité des civilisations et de la beauté de la dissolution. La Villa d’Hadrien incarnait parfaitement cette sensibilité : un paysage de mémoire et de mélancolie dans lequel le temps semblait se stratifier lentement entre la pierre, l’eau et la nature méditerranéenne. Dans cette imagerie, la ruine prend aussi une dimension profondément esthétique et érotique. Dans les photographies de von Gloeden et von Plüschow, le corps jeune et l’architecture délabrée semblent souvent se refléter l’un l’autre : tous deux apparaissent fragiles, éphémères, suspendus entre vitalité et disparition. Le jeune modèle émerge des ruines presque comme une figure appartenant à un monde ancien qui a survécu jusqu’à nos jours.

Wilhelm von Plüschow, Nus drapés devant les ruines classiques de la villa d'Hadrien à Tivoli (vers 1897 ; épreuve sur papier albuminé, 21,3 x 16,5 cm ; collection privée, Tivoli)
Wilhelm von Plüschow, Nus drapés devant les ruines classiques de la villa d’Hadrien à Tivoli (vers 1897 ; épreuve sur papier albuminé, 21,3 x 16,5 cm ; collection privée, Tivoli).
Wilhelm von Plüschow, Villa d'Este, Tivoli (1878 ; tirage à l'albumine, 12 x 17 cm ; collection privée, Tivoli)
Wilhelm von Plüschow, Villa d’Este, Tivoli (1878 ; tirage à l’albumine, 12 x 17 cm ; collection privée, Tivoli)

Cette culture visuelle a trouvé un écho particulièrement intense dans les milieux cosmopolites européens liés à l’esthétisme et à la collection photographique. Les images des deux photographes circulent entre la France, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie par le biais d’albums, de tirages et de cartes postales achetés par des artistes, des aristocrates et des voyageurs cultivés. Cette circulation est cependant ambiguë : les cartes postales elles-mêmes sont vendues comme de respectables souvenirs du Grand Tour, avec un double encodage qui permet à l’acheteur de choisir entre une œuvre d’art néoclassique et un objet de désir homoérotique. Le marché touristique émergent et l’intimité du regard photographique coexistent dans la tension et non dans l’harmonie. La référence au monde classique a permis d’inscrire la représentation du corps masculin et le désir homoérotique dans un langage culturellement légitimé, équilibré entre l’art, l’archéologie et le désir.

Une sorte de géographie culturelle parallèle s’est ainsi développée, unissant Rome, Naples, Tivoli, Capri et Taormina. Capri devient le symbole de la liberté esthétique et non conventionnelle fréquentée par des personnalités telles que Jacques d’Adelswärd-Fersen ou Norman Douglas ; Taormine, grâce aux photographies de von Gloeden, transforme le “garçon de la Méditerranée” en une icône internationale ; Tivoli, en revanche, offre une dimension plus contemplative et archéologique, fondée sur le charme mélancolique de la ruine.

La Villa d’Este a également participé à cette imagerie. Si la Villa d’Hadrien évoque la grandeur perdue de l’Antiquité impériale, la Villa d’Este représente le côté théâtral et artificiel du paysage italien : terrasses, fontaines, perspectives et jeux d’eau contribuent à la construction d’un espace suspendu entre nature et artifice, en parfaite adéquation avec la sensibilité esthétique fin de siècle.

Tivoli entre ainsi pleinement dans l’imaginaire de la modernité européenne décadente. Il ne s’agit pas seulement d’un lieu réel ou d’un site archéologique, mais d’un paysage mental et symbolique dans lequel l’éros, la mémoire et la ruine peuvent se fondre en une seule vision poétique de la Méditerranée. Dans ce court circuit entre la pierre et la chair, les ruines tiburtines ont cessé d’être poussière pour devenir avant-garde, anticipant d’un siècle le besoin moderne de déconstruire les genres et les récits dominants.



Andrea Bruciati

L'auteur de cet article: Andrea Bruciati

Andrea Bruciati (Corinaldo, 1968), storico dell'arte, critico d'arte e curatore, si è laureato in conservazione dei beni culturali presso l'Università degli studi di Udine con una tesi su Lucio Fontana e Piero Manzoni e da allora ha indirizzato le sue ricerche sull'arte del Novecento e sull'arte contemporanea. Nel 2002 è stato nominato direttore della galleria comunale d'arte contemporanea di Monfalcone[1] e dal 2009 al 2012 è stato ideatore del format On Stage all'interno della rassegna scaligera ArtVerona di cui diviene direttore artistico dal gennaio 2013 al febbraio 2017. Dal marzo 2017 al maggio 2025 è stato alla guida dell'istituto autonomo del Ministero della Cultura "Villæ" (nome che lui stesso ha dato all'ente nel 2018), e che include, tra gli altri siti, Villa Adriana e Villa d'Este a Tivoli. A Tivoli ha organizzato convegni su Leonardo da Vinci, Adriano, Nerone, la natura antiquaria del giardino storico, ha ideato il Villae Film Festival, Extravillae.


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