Fausto Delle Chiaie, considéré comme le premier véritable artiste de rue romain et l’un des pionniers de l’art public en Italie, s’est éteint à Rome le 4 juillet dernier, à l’âge de 82 ans. Né à Rome le 23 janvier 1944, il a consacré toute sa carrière à faire sortir l’art des musées et des galeries, transformant les rues de la capitale en un lieu privilégié pour sa recherche artistique et son dialogue direct avec le public. Pendant des décennies, son nom a été indissolublement lié à la via dei Cappellari, au cœur de Rome, où il exposait chaque jour ses œuvres directement sur le pavé, devant l’atelier d’Andrea Bottai. Ce tronçon de rue, à quelques pas de Campo de’ Fiori, est devenu au fil des ans un musée à ciel ouvert capable d’éveiller la curiosité de milliers de passants, de touristes, de collectionneurs, d’artistes et de critiques, transformant un geste simple en l’une des expériences artistiques les plus originales de la scène contemporaine italienne.
Ses installations improvisées et spontanées, ses compositions réalisées à partir de matériaux de récupération et ses assemblages poétiques disposés au sol ont donné ses lettres de noblesse à un langage qui échappait aux logiques traditionnelles du système de l’art. Avant même que le terme « street art » ne s’installe définitivement dans le lexique artistique international, Delle Chiaie avait déjà choisi la rue comme lieu naturel de l’œuvre, renonçant délibérément à la médiation des institutions et confiant son travail au regard fortuit des passants.
Formé sous l’influence du Pop Art, de l’art informel et de l’arte povera, Fausto Delle Chiaie avait fréquenté l’École libre du nu à l’Académie des Beaux-Arts de Rome. Ses premières œuvres remontent aux années 1970, période durant laquelle il a commencé à élaborer une poétique destinée à s’éloigner progressivement des modes d’exposition traditionnels. Le tournant décisif de sa recherche survient en 1986 avec la rédaction du Manifeste infrazioniste, texte à travers lequel il définit le concept d’« infra-action ». Selon cette vision, l’œuvre d’art prend forme à travers une action qui est à la fois mise en place, exposition et don. L’artiste dispose une ou plusieurs œuvres directement au sol, dans des lieux d’art ou des espaces publics, puis s’éloigne, laissant au lieu, au temps et au public le soin d’en compléter la signification.
Dans le Manifeste, Delle Chiaie décrivait l’Infra-action comme un geste capable de rendre visible une histoire observée de manière superficielle, la définissant comme un cri d’alarme artistique face au malaise historique et à l’aveuglement face au simple et à l’humble. Pour l’artiste, l’« Infrazione » naissait de la privation de la capacité de voir, d’agir, de penser et de faire, devenant ainsi une métaphore de la nécessité de redonner de la vitalité à l’expérience quotidienne. Cette conception se traduisait par des actions souvent silencieuses mais extrêmement radicales. Delle Chiaie introduisait en effet ses œuvres, sans annonce ni autorisation, au sein de musées, de galeries et d’espaces publics, en choisissant personnellement l’endroit où les placer. L’œuvre s’intégrait ainsi à l’espace, en modifiant temporairement sa perception et en invitant le public à s’interroger sur la signification même de l’exposition artistique.
L’importance de cette recherche a également été reconnuepar l’Encyclopédie Treccani en ligne, qui considère les actions infractionnistes de Fausto Delle Chiaie comme des épisodes isolés de street art avant l’heure à Rome et des références fondamentales dans la reconstruction des origines de l’art urbain dans la capitale. En 1987, l’artiste a commencé à présenter au public ses œuvres multifiguratives en les disposant le long de la montée du Pincio. Là encore, la participation des spectateurs faisait partie intégrante du projet : le public n’était pas seulement observateur, mais endossait le rôle de gardien temporaire des œuvres, tandis que Delle Chiaie vivait grâce aux dons spontanés laissés par les visiteurs.
Cette pratique représentait un choix autant artistique qu’existentiel. En renonçant aux circuits commerciaux traditionnels, l’auteur établissait une relation directe avec ceux qui découvraient ses œuvres, confiant à la libre participation des personnes le soutien financier nécessaire pour poursuivre son activité.
L’originalité de son approche fut également saisie par Achille Bonito Oliva, l’un des plus grands critiques d’art italiens, qui résuma la valeur de sa recherche en affirmant : « Fausto Delle Chiaie crée une démocratie du regard ». Une définition qui mettait en évidence la capacité de l’artiste à éliminer toute barrière entre l’œuvre et le public, rendant l’art accessible à tous, sans distinction sociale ou culturelle.
Entre 1987 et 1989, Delle Chiaie choisit la Galleria Sciarra comme lieu privilégié pour ses expositions en plein air, avant de s’installer, à partir de 1989, sur la piazza Augusto Imperatore, autre lieu symbolique de sa présence constante dans le tissu urbain romain. Tout en conservant toujours un ancrage profond dans la capitale, son activité s’est également développée en Italie et à l’étranger. Entre 1982 et 1984, il a réalisé des performances et des installations à Bruxelles, tandis qu’en 1993, il a participé à Antwerpen, à Anvers. À Rome, il a pris part en 1993 à « Molteplici Culture », en 1995 à « Aperto » au Trevi Flash Art Museum, en 1998 aux initiatives du centre social Rialto et en 2008 à l’exposition collective « Scala Mercalli ». « Il terremoto creativo della Street Art Italiana », organisée à l’Auditorium Parco della Musica, a été l’une des premières expositions consacrées à l’histoire du street art dans notre pays. Depuis le 4 octobre 2008, l’une de ses installations fait partie du parcours d’exposition du château de Rivara.
Au fil des ans, la figure de Delle Chiaie a également fait l’objet de nombreux documentaires. Parmi ceux-ci figure « Dormitorio - Fausto Delle Chiaie », un court-métrage réalisé par Flavio Sciolè qui documente une installation réalisée au RialtoSantAmbrogio en 2001. En 2010, Gabriele Centin et Matteo Alemanno ont produit *Robaccia rubbish*, un documentaire consacré à une journée type de l’artiste. Le film a été projeté à l’Ara Pacis lors de la présentation de l’ouvrage *L’Arte ? Rubbish !*, publié par Electa, puis également à la Biennale de Venise de 2011, au Pavillon espagnol. En 2013, Paolo Buatti a réalisé le documentaire *Il museo chiude quando l’autore è stanco*, tandis que la même année, Zerozerocento Produzioni, en coproduction avec Rai Cinema, a signé *Ho fatto una barca di soldi*, réalisé par Dario Acocella. Présenté au Festival international du film de Rome, ce docu-film suivait Delle Chiaie pendant une journée entière, alternant le portrait de l’artiste et celui de l’homme. Une version télévisée raccourcie a été diffusée sur Rai 5 en mai 2014. Toujours en 2014, le journaliste Domenico Iannacone lui a consacré le reportage *La bellezza incomprensibile*, diffusé sur Rai 3 dans le cadre de l’émission *I dieci comandamenti*. Ce portrait télévisé a contribué à faire connaître son œuvre à un public encore plus large.
Sa poétique a également trouvé sa place dans le monde de la mode. Rossella Jardini, ancienne directrice artistique de Moschino, a en effet utilisé certaines de ses œuvres pour la collection printemps-été 2017 de la ligne qui porte son nom, transposant ainsi ses langages artistiques dans la création couturière.
En 2018, le Musée d’art contemporain de Rome lui a consacré l’exposition personnelle « Il museo a cielo aperto per sette giorni » (Le musée à ciel ouvert pendant sept jours) au MACRO Asilo, dans le cadre du projet expérimental MACRO Asilo. La même année, Delle Chiaie a publié « Fuori catalogo », un ouvrage dans lequel il retrace personnellement son parcours artistique. Cet ouvrage, publié par Kellermann Editore, a été conçu et édité par Pino Giannini, avec des photographies de Paolo Buatti. Toujours en 2018, les artistes Dora García et Cesare Pietroiusti lui ont consacré l’ouvrage *Ospiti di questo museo*, édité par R. Bargellini et A. Poggianti et publié par Valigie Rosse. Cet ouvrage, conçu comme un dialogue sur l’art contemporain à travers son expérience, a été présenté en avant-première nationale lors du Prix Ciampi L’Altrarte à Livourne.
En 2019, le Palazzo Merulana, à Rome, a accueilli l’exposition personnelle *All’ombra del bambù*, tandis qu’entre septembre 2020 et juin 2021, le Musée national Concordiese de Portogruaro lui a consacré l’exposition personnelle *Lì per Lì*, organisée par Boris Brollo et Alessandro Maganza. En 2021, Domenico Iannacone est revenu sur son histoire dans l’épisode « Io sono qui » de l’émission « Che ci faccio qui », confirmant ainsi le vif intérêt suscité par son parcours humain et artistique.
Parallèlement, l’attention portée à sa situation financière ne cessait de croître. En mars 2021, l’écrivain Pino Giannini a lancé, via la plateforme Change.org, une pétition publique demandant que l’artiste bénéficie de la loi Bacchelli. L’initiative a recueilli plus de 27 000 signatures et le soutien de nombreuses personnalités du monde culturel italien. La demande a été acceptée le 17 juillet 2023, lorsque le Conseil des ministres a officiellement annoncé l’octroi des avantages prévus par la loi Bacchelli, reconnaissant ainsi la valeur de la contribution artistique et culturelle apportée par Fausto Delle Chiaie au cours de sa longue carrière.
Ces dernières années, les institutions muséales ont elles aussi renforcé la reconnaissance de son œuvre. Parmi les œuvres entrées dans les collections publiques figure *Distanziamento sociale*, réalisée en 2022 et aujourd’hui conservée dans la Collection Farnesina du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale.
Avec la disparition de Fausto Delle Chiaie, l’art italien perd une figure difficile à classer, capable d’anticiper des pratiques qui ne deviendraient centrales que bien des années plus tard. Son choix de faire de la rue le lieu privilégié de l’art, d’éliminer toute distance entre l’auteur et le public et de confier ses œuvres au hasard de la rencontre a constitué une expérience unique sur la scène nationale. Pour des générations de Romains et de visiteurs, la via dei Cappellari restera le lieu où l’on pouvait tomber, presque par hasard, sur ses créations posées sur le bitume. Un musée sans murs, sans billets et sans horaires, où l’art vivait le temps d’une rencontre et de la bonne volonté de ceux qui décidaient de s’arrêter pour regarder.
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| Adieu à Fausto Delle Chiaie, le pionnier du street art romain |
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