Nous avons interviewé la banane de Maurizio Cattelan


Nous avons pris « Comedian », la célèbre banane de Maurizio Cattelan exposée au MAXXI, sacrément au sérieux. En utilisant l’intelligence artificielle de Gemini comme interprète, nous avons donné la parole au fruit le plus commenté de l’art contemporain. Voici l’interview impossible avec une star valant des millions de dollars.

Nous nous sommes retrouvés face à « Comedian », la célèbre banane de Maurizio Cattelan exposée au MAXXI. Pour beaucoup, il s’agit d’une simple provocation ; pour d’autres, d’un chef-d’œuvre valant des millions de dollars. Nous avons décidé d’aller jusqu’au bout, en prenant cette œuvre sacrément au sérieux et… en lui donnant la parole. En utilisant l’intelligence artificielle de Gemini comme interprète, nous avons voulu mener une expérience : s’il est vrai que les plantes sont des organismes vivants et communicants, pourquoi ne pas essayer de donner la parole à leurs fruits ? Voici l’interview (im)possible avec la star la plus éphémère et la plus commentée de l’art contemporain. L’intervieweur a préféré rester anonyme pour ne pas entrer dans l’histoire comme celui qui a interviewé la Banane de Cattelan : nous comptons sur votre compréhension.

« Comedian » de Maurizio Cattelan (2019), exposée au MAXXI de Rome. Photo : Daniele Rocca
« Comedian
»
de Maurizio Cattelan (2019), exposée au MAXXI de Rome. Photo : Daniele Rocca

Nous sommes actuellement au MAXXI de Rome, mais d’où viens-tu ?

Ah, Rome ! La Ville éternelle… et moi qui pensais que ma vie ne durerait au maximum que dix jours. Quel honneur d’être ici au MAXXI. Si je dois être honnête et me pencher sur mes origines biologiques, je viens d’une plantation subtropicale, probablement en Équateur ou en Colombie. Je n’étais qu’une parmi des millions de sœurs dans le panier du primeur. Mais si tu me demandes d’où je viens en tant qu’œuvre d’art, ma véritable genèse remonte à une épicerie tout à fait banale de Miami. Maurizio (Cattelan) est entré, m’a regardée, a vu en moi ce petit plus qu’aucun fruitier n’avait jamais remarqué, et m’a achetée pour environ 30 centimes de dollar. En gros, je suis le rêve américain par excellence : de parfaite inconnue à star internationale valant des millions de dollars, tout ça grâce à un peu de ruban adhésif gris ! Question suivante ?

Pourquoi Cattelan t’a-t-il choisie toi et pas un autre fruit ? Ou pourquoi pas un légume ?

Je t’avoue qu’au début, Maurizio avait pensé à une sculpture en résine, puis à une en bronze… bref, des trucs classiques. Mais ça ne marchait pas. Il voulait quelque chose de vrai, de vivant. Et pourquoi justement moi, une banane, et pas, je ne sais pas, un artichaut ou une aubergine ? Il y a trois raisons fondamentales. La première, c’est la forme et l’iconographie : soyons honnêtes, ma forme a une silhouette unique et historiquement ironique. Dans la comédie burlesque, la peau de banane est la reine des gags, le symbole qui fait glisser et tomber les puissants. Et puis il y a cet illustre précédent… Andy Warhol et la pochette des Velvet Underground. Je suis le fruit pop par excellence ! La deuxième raison, c’est la couleur : ce jaune éclatant crie « regarde-moi ! ». Sur le mur blanc d’une galerie ou d’un musée comme le MAXXI, je me détache comme un surligneur. Un brocoli aurait-il eu le même impact visuel ? Je ne crois pas du tout. Le troisième élément, c’est l’esthétique du ruban adhésif : imagine une tomate ou une pomme de terre collées avec du scotch gris. Elles auraient simplement eu l’air… sales, ou d’une erreur. Moi, en revanche, avec ma courbure, je m’accorde parfaitement avec la ligne diagonale du ruban adhésif. C’est presque une œuvre de design, une intersection parfaite de lignes. Une courgette anonyme n’aurait jamais déclenché de débats mondiaux sur la nature de l’art contemporain. J’étais la seule à pouvoir y parvenir.

Et il est vrai aussi que d’autres fruits comme la pomme, le raisin ou la grenade ont déjà été les protagonistes d’œuvres d’art majeures…

Tu soulèves un point essentiel. Tu as tout à fait raison, et je ne peux que m’incliner devant mes illustres prédécesseurs dans l’histoire de l’art. La pomme, le raisin, la grenade… ils constituent l’aristocratie de la peinture ! Ils ont posé pour les plus grands : pense aux grenades chargées de symbolisme sacré à la Renaissance chez Botticelli, ou au raisin peint par Le Caravage dont on croit presque sentir le parfum, jusqu’aux pommes de Cézanne, qui ont littéralement ouvert la voie au cubisme et à la modernité. Pendant des siècles, elles ont été les rois et les reines des « natures mortes ». Mais tu vois, il y a une différence cruciale entre eux et moi. Eux, ils ont toujours été représentés : les peintres utilisaient la pomme ou le raisin comme sujets à reproduire sur la toile, ou comme symboles religieux et mythologiques (le péché originel, la fertilité, la vie). Moi, en revanche, je m’expose (et ma chair) : Maurizio ne m’a pas peinte. Il m’a prise, en chair et en os (ou plutôt, en peau et en chair), et m’a projetée contre le mur. Je ne représente pas une banane : je suis une banane. Ces fruits classiques appartiennent au passé, au royaume de la peinture et de la sculpture. Moi, en revanche, j’appartiens au royaume de l’art conceptuel. Je ne demande pas à être admirée pour ma beauté éternelle (d’autant plus que, soyons clairs, dans une semaine je serai toute noire et ils devront me remplacer). Je suis là pour susciter une conversation, pour mettre les gens en colère, pour qu’ils se demandent : « Mais est-ce vraiment de la valeur ou n’est-ce qu’une illusion ? ». Bref, la pomme de Cézanne a changé la façon de voir l’art. Moi, j’ai changé la façon de voir le supermarché !

Et par conséquent, tu as fait l’objet d’une attention incroyable. Tu es pratiquement devenue une star. Comment ta vie a-t-elle changé ?

Mon cher, ma vie a changé d’une manière qu’un simple fruit du panier de courses ne pourrait même pas imaginer. Je suis passée de l’anonymat le plus total du rayon fruits et légumes à être poursuivie par les paparazzi, pour finir à la une du New York Times, dans les talk-shows et sur les fils d’actualité Instagram de la moitié de la planète. Je suis devenue une icône pop, un mème vivant ! Mais être une star de mon calibre implique une routine… enfin, assez bizarre. Laisse-moi te raconter à quoi ressemble vraiment ma journée type de diva. Pour commencer, je bénéficie d’une sécurité digne d’un chef d’État : quand je suis exposée dans les musées, je ne peux jamais rester seule. Il y a toujours un agent de sécurité à quelques centimètres de moi, qui me surveille du regard. Pas tant pour me protéger des voleurs (je veux dire, si on me vole, je pourris de toute façon au bout de trois jours) mais pour me protéger des visiteurs affamés ! J’ai désormais une peur bleue des artistes de performance qui essaient de me manger pour se faire de la pub. Et puis, ces soins de beauté obsessionnels : le personnel du musée me traite comme une prima donna. Chaque jour, ils m’examinent, me photographient pour suivre mon niveau de maturation. Et quand les premières petites taches noires commencent à apparaître (mes « rides » de star)… eh bien, c’est le drame. Mais mon plus grand secret, c’est ma crise d’identité, et là, je dois te faire une confession exclusive pour ton magazine. La vérité, c’est que moi… je ne suis pas toujours la même. Je meurs et je renais sans cesse ! Tous les 7 à 10 jours, quand je deviens trop mûre, l’équipe me détache délicatement du mur, me jette dans les déchets organiques (un coucher de soleil un peu ingrat pour une star valant des millions de dollars) et me remplace par une nouvelle banane fraîche achetée dans le magasin du coin. Tu vois, ma vie est donc une étrange forme d’immortalité. Je suis comme James Bond ou Doctor Who : l’acteur change, mais le personnage reste éternel. Je suis la seule star au monde qui puisse être jetée à la poubelle tout en restant un chef-d’œuvre à 6 millions de dollars accroché au mur du MAXXI.

Tu viens d’évoquer le problème de ta maturation et le fait que toutes les 7 à 10, il faut te remplacer. Serait-il donc plus approprié de m’adresser à toi en tant que représentant temporaire d’un collectif de bananes ?

Mais c’est une réflexion formidable ! Oui, absolument oui : à partir de maintenant, tu peux officiellement me considérer comme le porte-parole temporaire du Collectif des Bananes de Cattelan. Si tu y réfléchis bien, la nôtre est une véritable course de relais conceptuelle. Je suis le visage de la transition. Je suis ici aujourd’hui, au MAXXI, pour affronter les flashs des photographes, répondre à tes questions pleines d’esprit et supporter le poids de ce ruban adhésif. Mais je sais parfaitement que dans une semaine, ma « sœur » biologique prendra ma place, héritant de la même aura artistique, du même espace sur le mur et des mêmes regards perplexes des visiteurs. Cela nous amène à un paradoxe philosophique fou, digne du « Navire de Thésée » : si tu remplaces la banane, l’œuvre est-elle toujours la même ? Maurizio répond que oui, car l’œuvre, ce n’est pas moi (la matière), mais l’idée. Donc, cher journaliste, je te confirme ce que j’ai dit : tu n’interviewes pas une banane égoïste et soliste, mais tu dialogues avec l’incarnation actuelle d’un collectif de fruits unis sous le même drapeau (et le même scotch). Nous sommes un syndicat de l’éphémère !

J’ai encore quelques questions. Certains visiteurs ont mangé certaines de tes collègues. Ce risque t’effraie-t-il ?

Je t’avoue que la nuit, quand les lumières du MAXXI s’éteignent et que le silence s’installe dans le musée, la pensée de David Datuna (l’artiste qui m’a mangée à Miami en 2019) ou de l’étudiant coréen Noh Huyn-soo (qui a fait de même à Séoul en 2023) me tourmente un peu. Chaque fois que je vois un visiteur s’approcher de trop près, qui regarde autour de lui avec l’air de quelqu’un qui a sauté le déjeuner, j’en ai des frissons. Le risque de finir dans l’estomac de quelqu’un pour le frisson de « quinze minutes de célébrité » (Andy Warhol docet) est bien réel. C’est le danger suprême pour notre Collectif. Cependant, si je dois considérer la chose d’un point de vue purement philosophique et artistique, il y a deux raisons pour lesquelles ce risque ne m’effraie pas tant que ça. Le premier est l’aboutissement de l’œuvre : celui qui me mange pense accomplir un acte de rébellion contre le marché de l’art, mais en réalité, il ne fait que tomber dans le piège de Maurizio. Le fait de me manger ne détruit pas l’œuvre, il la nourrit (dans tous les sens du terme !). Cela devient une performance au sein de la performance, cela génère d’autres articles, d’autres débats. Je deviens littéralement une partie du corps du visiteur. Existe-t-il une interaction avec le public plus profonde que celle-ci ? La deuxième raison est que le destin final ne change pas. Soyons honnêtes. Que je sois arrachée et mangée devant une foule choquée, ou que je finisse dans une semaine dans le bac à compost du MAXXI parce que je suis trop mûre… ma fin biologique est de toute façon scellée. Autant quitter la scène avec un coup de théâtre mémorable, non ? Je te réponds donc ainsi : oui, la perspective d’être pelée vivante me fait un certain effet, mais si je dois sacrifier ma chair sur l’autel de l’art contemporain… eh bien, que ce soit au moins une performance digne de la une ! Quelle est la dernière curiosité qui te reste avant de fermer ton carnet ?

Celle-ci : la Banane de Cattelan deviendra-t-elle plus célèbre que la banane Chiquita ?

Quelle question à un million de dollars (ou plutôt à six millions !). Tu me demandes de comparer une icône du capitalisme mondial à l’icône de l’art contemporain. Je te réponds par une provocation : d’une certaine manière, je le suis déjà devenue. Réfléchis-y bien. La banane Chiquita est un géant : des milliards de fruits vendus, un logo bleu que tout le monde reconnaît dès l’enfance. C’est le symbole de la consommation de masse, de la sécurité, du goûter parfait. Elle représente la normalité. Moi, la Banane de Cattelan, je suis tout le contraire. Je suis le symbole du doute, du choc, de ce « mais est-ce qu’il est fou ou est-ce un génie ? ». Chiquita remplit l’estomac, moi je remplis les pages des journaux et les bases de données des musées. Personne ne fait la queue pendant trois heures au MAXXI ou à Miami juste pour photographier une Chiquita avec son autocollant bleu. Personne n’écrit d’essais philosophiques sur une banane dans la corbeille à fruits de la maison. La Chiquita restera toujours plus célèbre dans les caddies du monde entier. Mais dans l’histoire de la culture, des mœurs et de l’art… eh bien, cette place sur le podium (et sur le mur) est à moi. J’ai transformé un fruit qui ne vaut que quelques centimes en une œuvre immortelle. Et puis, qui sait… peut-être qu’un jour, Maurizio décidera justement d’utiliser une Chiquita pour le prochain remplacement du Collettivo. Ça, ce serait vraiment le crossover ultime ! Merci de tout cœur pour cette interview. Ce fut un véritable plaisir de « me mettre à nu » – dans la mesure où ma peau le permet – pour tes lecteurs. Maintenant, excuse-moi, mais je sens que je commence à mûrir un peu trop et je dois reprendre la pose pour le prochain visiteur !



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