Donald de Decker : quand l'art sert à écouter le son des images


Donald de Decker, graphiste et artiste plasticien belge, a lancé un projet de recherche artistique intitulé « Acousma », visant à traduire en images les principes de la musique acousmatique. Dans cet entretien avec Gabriele Landi, De Decker propose une réflexion sur son art.

Donald de Decker (ddd) est un artiste plasticien et graphiste originaire de Bruxelles. Au cœur de sa recherche se trouve le projet Acousma, né de sa rencontre avec la musique acousmatique et qui s’est progressivement transformé en une exploration du concept de « reproductibilité modulante », un système ouvert dans lequel les formes évoluent sans original absolu. Ses œuvres, réalisées numériquement et diffusées notamment via des NFT, explorent la relation entre variation, authenticité et espace, en s’interrogeant sur la manière dont une image peut être perçue presque comme une expérience sonore.

Dans cet entretien, Donald de Decker raconte la genèse du projet, le passage des compositions numériques aux futures installations physiques, le rôle du noir et blanc dans sa recherche et sa réflexion sur la valeur de l’œuvre à l’ère de la reproductibilité numérique. Un parcours qui allie rigueur théorique et expérimentation visuelle, sans recourir à l’intelligence artificielle comme outil créatif. De Decker travaille en tant que graphiste indépendant, collaborant avec des clients issus des secteurs culturel, privé et institutionnel. Son parcours s’étend des arts (littérature, cinéma, musique, danse, photographie) au design (textile, graphisme, architecture), et il possède une expérience dans le secteur de l’événementiel, de la publicité et même dans le secteur de la santé.

Donald De Decker. Photo : Benoît Febrinon
Donald De Decker. Photo : Benoit Febrinon

GL. Donald, comment ton projet est-il né et pourquoi ?

DDD. Le projet Acousma s’inscrit dans le parcours de développement artistique qui m’a permis d’évoluer professionnellement. J’ai suivi une formation en arts visuels, plastiques et spatiaux, orientée vers le graphisme, et j’exerce depuis plus de quinze ans le métier de graphiste indépendant. Parallèlement à cette activité, il m’a toujours semblé essentiel de conserver un volet de recherche plus expérimental et personnel. Pendant longtemps, ce volet est resté discret et fragmentaire, et s’est manifesté par des essais, des intuitions ou des tentatives restées inachevées. Parmi ces expériences, un axe de recherche remontant à mes études à l’ERG (École de recherche graphique) s’est progressivement révélé particulièrement fécond. À mon sens, cet exercice, lié à la musique acousmatique, abordait à la fois des questions formelles et une réflexion plus théorique sur la composition. Le rapport à la musique acousmatique a donc joué un rôle déterminant dans la genèse du projet. Il a constitué un point de départ, une impulsion qui m’a permis d’orienter et de structurer mes intuitions initiales. Au fil du temps, cette recherche a évolué vers le projet Acousma, dont le cœur ne réside pas uniquement dans cette référence musicale, mais dans le concept de « reproductibilité modulante », qui structure désormais l’ensemble de mon corpus d’œuvres.

Qu’est-ce que la musique acousmatique et comment interagit-elle avec ton art ?

La musique acousmatique est un genre musical rendu possible par les techniques électroacoustiques. Les sons sont enregistrés, transformés et composés en studio, puis diffusés dans l’espace à l’aide de dispositifs de spatialisation (Acousmonium). Conçue à l’origine pour une écoute dissociée de toute source sonore visible, elle vise à favoriser une attention plus aiguë et à encourager la construction d’images mentales chez l’auditeur. Dans mon travail, cette relation est inversée : aujourd’hui, il ne s’agit plus de produire des images à partir du son, mais plutôt de suggérer une forme d’écoute à travers une composition. Tout cela devient ainsi un support à la projection perceptive et invite le spectateur à s’interroger sur sa propre capacité à « écouter » une image, à percevoir une sonorité en son sein. Un processus de recherche visuelle, à travers le travail sur la ligne, vise à faire émerger une sensation de vibration au sein des compositions, contribuant ainsi à stimuler ce type de perception. Cette approche ne relève donc pas strictement de la pratique musicale, mais plutôt d’une transposition et d’une interprétation des principes acousmatiques dans le domaine des arts visuels.

Peux-tu expliquer le concept de « reproductibilité modulante » ?

Les formes sont conçues comme des structures transformables, des matrices en évolution, capables de générer une multiplicité d’états, sans qu’aucune de ces manifestations ne soit considérée comme originale ou dérivée. Cette logique de modulation repose sur un ensemble d’opérations (recadrage, redimensionnement, distorsion, déformation, addition ou fusion) qui, seules ou combinées, permettent l’émergence de nouvelles compositions à partir d’une ou plusieurs matrices initiales. Elle s’inscrit dans une dynamique d’exploration systématique, où la multiplication des variations produit des compositions dont l’état est constamment modifié. Elle fait également écho à certains principes de la musique acousmatique, où les sons sont composés, fixés sur un support, puis redistribués dans l’espace selon différentes configurations. Ce mode de diffusion ne vise pas uniquement à reproduire l’œuvre, mais à en proposer une interprétation. La spatialisation du son lui confère ainsi une dimension perceptive renouvelée. À travers ces processus, Acousma remet en question la tension entre reproductibilité et singularité, en proposant des formes capables de modulation tout en conservant une identité distincte, au sein d’un système génératif ouvert. Ces recherches contribuent à une esthétique de la variation poussée à son extrême limite, où les formes, soumises à ces processus de reconfiguration, tendent vers des états de densification ou de réduction, conduisant potentiellement à des compositions qui atteignent des seuils extrêmes, entre saturation et effacement. L’objectif est donc d’explorer les conditions dans lesquelles ce système peut évoluer jusqu’à en tester les limites.

Donald de Decker, Aa n° 001
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Donald de Decker, Aa n° 003
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Donald de Decker, Aa n° 005
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Donald de Decker, Aa n° 015
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Donald de Decker, Aa n° 019
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Donald de Decker, Aa n° 022
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Donald de Decker, Aa n° 0
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Donald de Decker, Aa n° 026
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Donald de Decker, Aa n° 027
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Donald de Decker, Aa n° 028
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Donald de Decker, Aa n° 029
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Donald de Decker, Aa n° 035
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Donald de Decker, Aa n° 036
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Donald de Decker, Aa n° 038
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Jusqu’à présent, nous avons vu des projets créés numériquement. Comment comptes-tu développer ton travail ?

Le projet s’est d’abord développé dans un environnement numérique, qui offre un espace privilégié pour l’expérimentation et la diffusion. Les œuvres numériques, présentées sous forme de simulations photographiques et diffusées via des NFT, constituent la première expression du projet. Elles en représentent la version fondatrice, antérieure aux développements physiques, et s’inscrivent dans un processus artistique alliant dessin vectoriel, manipulation algorithmique et composition numérique. Aujourd’hui, j’explore progressivement les possibilités de matérialisation physique de ces formes. Cette phase implique l’expérimentation de différents modes de production, techniques, supports et contextes d’exposition. La question ne réside pas uniquement dans la transposition d’une œuvre numérique en objet physique, mais aussi dans la manière dont ces compositions peuvent exister différemment, selon leur mode d’apparition, et se développer à travers divers supports.

Jusqu’à présent, ton travail s’est développé exclusivement en noir et blanc. Pourquoi ce choix ?

Le noir constitue un point de départ : une base opérationnelle qui permet de tester la structure et la cohérence des formes. Il unifie le système et joue un rôle stabilisateur. À partir de cette base, les formes sont modulées et s’inscrivent dans le concept de « reproductibilité modulante ». Il agit comme un intensificateur perceptif, renforçant la présence des compositions et révélant une tension structurelle plus immédiate. Cet espace chromatique active des mécanismes d’association et favorise une lecture plus intuitive, ouvrant ainsi un champ d’ambiguïté référentielle susceptible de déclencher une charge symbolique chez le spectateur. Cette charge symbolique n’est ni pensée ni construite à l’avance. Je ne reconnais pas nécessairement les associations d’idées que les compositions peuvent évoquer. À travers ces images, je perçois des opérations graphiques issues de principes qui codifient une certaine esthétique. Au cours du processus créatif, ces opérations orientent en partie l’expression formelle. Un espace s’inscrit dans le projet entre mes affinités plastiques et l’autonomie du système. Le processus, en fin de compte, impose certains éléments.

Les images de tes projets ont souvent une dimension environnementale qui semble suggérer des relations spécifiques avec les lieux où elles apparaissent. Comment les dimensions spatiales et, par conséquent, temporelles entrent-elles en jeu dans ton travail ?

La temporalité ne réside pas seulement dans l’expérience du spectateur, mais dans le devenir même de ces structures, dans leur capacité à apparaître différentes selon le contexte. Acousma cherche à observer comment une composition modifie sa propre présence en fonction des conditions dans lesquelles elle est située. Une même composition peut exister sous forme d’image numérique, d’impression monumentale, de sculpture, d’installation, d’animation ou de peinture. L’espace peut donc être considéré comme une modulation capable de transformer le mode de lecture et la temporalité de la matrice visuelle elle-même. Chaque transposition d’un support à un autre fait évoluer la composition à travers un cycle de réinterprétations, générant des pertes et des gains successifs. La présentation numérique des compositions par le biais de simulations photographiques constitue l’une de ces modulations et ne se limite pas à être un simple outil de diffusion. Traditionnellement, l’œuvre existe d’abord dans l’espace physique, avant d’être photographiée, diffusée et archivée numériquement. Ici, les compositions apparaissent dans l’environnement numérique avant même de se matérialiser physiquement. Le numérique ne se contente plus de documenter l’œuvre : il en devient le premier mode d’existence. L’image numérique cesse d’être la représentation d’un objet préexistant et s’affirme comme un état de la forme, une « hypothèse visuelle ». D’autres types de modulations révèlent des temporalités déjà latentes dans la structure initiale. Un recadrage, par exemple, fait émerger un espace de lecture déjà contenu au sein d’une composition. Cette transformation peut induire une compression, une expansion ou une suspension du temps. Une zone auparavant perçue comme un détail est ainsi mise en évidence en tant que composition à part entière. Ces éléments ne couvrent toutefois qu’une partie des relations avec l’espace et la temporalité qui traversent le projet. Ils m’ont semblé les plus appropriés à partager dans un premier temps.

Donald de Decker, Aa n° 041
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Donald de Decker, Aa n° 044
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Donald de Decker, Aa n° 045
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Donald de Decker, Aa n° 052
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Donald de Decker, Aa n° 053
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Donald de Decker, Aa n° 055
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Donald de Decker, Aa n° 059
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Donald de Decker, Aa n° 060
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Donald de Decker, Aa n° 063
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Donald de Decker, Aa n° 065
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Donald de Decker, Aa n° 070
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Donald de Decker, Aa n° 072
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Donald de Decker, Aa n° 077
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Donald de Decker, Aa n° 079
Donald de Decker, Aa n° 079
Donald de Decker, Aa n° 097
Donald de Decker, Aa n° 097

Utilisez-vous la technologie NFT ? Cela s’applique-t-il également à la vente de ces images ?

Oui, toute la collection numérique est disponible sur OpenSea. L’utilisation des NFT m’a principalement intéressé en raison de l’ambiguïté qu’ils introduisent autour des concepts de rareté et d’authenticité dans un environnement intrinsèquement lié à la duplication. Cette ambiguïté fait écho à certaines questions soulevées dans Acousma concernant la reproductibilité, la variation et le statut de l’« original ». Ces interrogations sont particulièrement stimulantes lorsqu’elles remettent en question et mettent en tension notre façon habituelle de concevoir l’unicité, la copie ou l’authenticité dans le domaine de l’art.

J’aimerais te demander d’approfondir la question de l’authenticité et de m’expliquer quels sont tes intérêts à cet égard.

La question de l’authenticité m’intéresse dans la mesure où elle recoupe celle de l’original. Cependant, c’est la nature « en évolution » de notre conception de l’original qui retient mon attention. Les critères selon lesquels une œuvre est reconnue comme telle n’ont cessé d’évoluer tout au long de l’histoire de l’art. Dans cette perspective, le statut d’original m’apparaît comme une qualification dont les contours peuvent être redéfinis en fonction de contextes historiques, techniques, juridiques, culturels et institutionnels. L’histoire de l’art offre de nombreux exemples démontrant que ces critères sont construits et stabilisés par des conventions bien établies. Dans le domaine de la sculpture, plusieurs moulages d’un même bronze peuvent être reconnus comme des œuvres originales lorsqu’ils remplissent certaines conditions. En France, jusqu’à huit moulages numérotés, auxquels peuvent s’ajouter les épreuves d’artiste, sont généralement considérés comme des originaux. La qualification d’une œuvre en tant qu’original ne repose donc pas uniquement sur son unicité matérielle, mais également sur la limitation du tirage et sur le processus de production, régis par des cadres réglementaires spécifiques. Le graphisme, la photographie et la lithographie ont également démontré qu’une œuvre peut être multipliée tout en conservant son statut d’original. Les ready-made de Marcel Duchamp, les sérigraphies d’Andy Warhol et certaines formes d’art génératif ont, à leur manière, supplanté le concept d’original. En ce qui concerne l’authenticité, les cas de contrefaçons considérées comme authentiques mettent en évidence le rôle des mécanismes de validation, d’expertise, de provenance et de reconnaissance institutionnelle dans sa construction. Aujourd’hui, les NFT contribuent à une reconfiguration de certains de ces mécanismes, en introduisant de nouvelles procédures techniques de certification et de traçabilité. La manière dont ces concepts sont interprétés au fil du temps révèle donc les tensions qui existent dans notre façon de concevoir l’œuvre d’art, sa reproduction et sa valeur. Dans Acousma, ces tensions peuvent se manifester sous forme d’effets structurels résultant d’un processus de modulation poussé à l’extrême.

Utilisez-vous l’intelligence artificielle pour créer vos images ?

Les compositions sont le fruit d’interventions artistiques personnelles et ne reposent pas sur des programmes d’intelligence artificielle.



Gabriele Landi

L'auteur de cet article: Gabriele Landi

Gabriele Landi (Schaerbeek, Belgio, 1971), è un artista che lavora da tempo su una raffinata ricerca che indaga le forme dell'astrazione geometrica, sempre però con richiami alla realtà che lo circonda. Si occupa inoltre di didattica dell'arte moderna e contemporanea. Ha creato un format, Parola d'Artista, attraverso il quale approfondisce, con interviste e focus, il lavoro di suoi colleghi artisti e di critici. Diplomato all'Accademia di Belle Arti di Milano, vive e lavora in provincia di La Spezia.


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