Jeff Wall, quand la photographie défie la peinture. À quoi ressemble l'exposition MAST à Bologne


À la Fondation MAST de Bologne, l'exposition personnelle de Jeff Wall "Living, Working, Surviving" présente 28 œuvres monumentales avec lesquelles l'artiste canadien transforme le quotidien en compositions quasi picturales, invitant le spectateur à compléter par son regard des récits suspendus entre réalité et fiction. Critique de Carlo Alberto Bucci.

Un homme marche dans le centre-ville de Vancouver en transportant quelque chose dans un sac en papier. Nous le voyons également de profil alors que, dans un autre moment de l’histoire où il est à la fois protagoniste et figurant, il parle à une femme adossée au mur d’une maison. Une deuxième femme - portant le même manteau de couleur bleu électrique que le messager à la mystérieuse livraison - croise dans un plan ultérieur un autre homme qui, dans un autre plan, semble attendre quelqu’un alors qu’un panneau avertit que les piétons sont interdits à cet endroit. Dans ce passage de quelque chose d’inexprimé et d’inexprimable, ajoutez d’autres plans aléatoires, comme des plans pris par un appareil photo qui lui est tombé des mains, et la structure de A Partial Account est complète. En apparence. Car, si la succession des images rappelle la bande dessinée noire ou la prédelle d’un polyptyque de la Renaissance, si la deuxième partie du titre du caisson lumineux en forme de diptyque indique même le jour et l’heure de la mise en scène(A Partial Account of events taking place between the hours of 9.35 a.m. and 3.22 p.m., Mardi 21 janvier 1997), cette oeuvre de Jeff Wall, mais en général toute l’oeuvre de l’artiste canadien, laisse la porte grande ouverte au non-dit, à l’indéfini, au mystère. En fin de compte, à l’interprétation personnelle que chaque spectateur peut tirer de ces indices visuels. Et cette œuvre ouverte au regard des autres, qui la complète en lui donnant un sens avec sa propre expérience, est l’une des principales lignes poétiques de Jeff Wall, protagoniste jusqu’au 8 mars d’une importante exposition personnelle à Bologne à la galerie Fondazione Mast, la Manifattura di arti, sperimentazione e tecnologia (Fabrication d’arts, expérimentation et technologie) née en 2013 et centrée sur le binôme photographie-industrie.

L’autre aspect prépondérant et surprenant du discours par l’image que le photographe de Vancouver, né en 1946, poursuit depuis les années 1970, est l’autonomie de l’art par rapport à la réalité qui nous entoure. Non pas que les 28 grandes œuvres qui composent l’exposition Living, Working, Surviving, installée sur les deux étages de l’espace d’exposition de Via Speranza, dans la banlieue de Santa Viola, soient détachées du présent. Les images, en effet, ont été extrapolées à partir de poses réalisées dans les rues des villes du Canada, de la Californie ou de la Turquie. Mais il y a une portée à la fois conceptuelle et idéale, théorique plutôt que chronologique, qui situe le travail de l’artiste dans un contexte pictural plutôt que photographique, comme si ses compositions trouvaient une collocation appropriée dans une galerie de tableaux baroques plutôt que dans un portfolio numérique.

Aménagement de l'exposition
Plans de l’exposition Jeff Wall. Vivre, travailler, survivre
Aménagement de l'exposition
Installations de l’exposition Jeff Wall. Vivre, travailler, survivre

Après tout, c’est Jeff Wall lui-même qui l’a avoué à Urs Stahel, le commissaire de l’exposition personnelle, qui est en même temps une anthologie succincte d’un itinéraire qui va du caisson lumineux avec le creuseur d’eau dans The Well of 1989, accordé par le Glenstone Museum (Washington, D.C.), à l’impression à jet d’encre de 2021 prêtée par la galerie Gagosian et représentant une femme en position de yoga prenant un bain de soleil sur le toit d’une voiture.), au tirage jet d’encre de 2021 prêté par la galerie Gagosian et représentant une femme en position de yoga prenant un bain de soleil sur le toit d’une voiture(Sunseeker, la seule œuvre ayant quelque chose de glamour dans un contexte d’œuvres qui ne le sont pas du tout) : Je ne suis pas concerné par le storytelling, ni intéressé par la narration“, a révélé l’artiste, ”car la construction d’une image“, a-t-il ajouté lors de la conférence de presse le jour du vernissage, ”a quelque chose de pictural et concerne la composition, la lumière, les volumes, les formes, les couleurs...". Loin d’un conteur, une idéologie d’artiste d’une autre époque.

Jeff Wall s’est formé dans le contexte de l’art minimaliste et conceptuel nord-américain. Mais il a presque immédiatement opté pour un format de dérivation commerciale et publicitaire, comme la photographie appliquée à des caissons lumineux. Et si la première, en 1978, de ces photos rétro-éclairées avait une mise en scène essentielle et monochrome - suivie la même année par la Stanza distrutta qui cite explicitement Les morts de Sardanapalo de Delacroix (“une œuvre qui a fait date” pour Walter Guillemot) -, l’œuvre de Jeff Wall n’en est pas moins une œuvre de référence pour l’art contemporain.œuvre d’époque" pour Walter Guadagnini, auteur du livre A History of Photography in the 20th and 21st Century) - la réalité sociale extérieure et extrême de la banlieue de Vancouver, où Wall a son studio, a rapidement pris le dessus. Ainsi, le casting des décors photographiques a été peuplé de sans-abri et de marginaux, de voleurs d’essence(Siphoning fuel, 2008), mais aussi de mécaniciens aux prises avec un moteur à réparer(Men move an engine block, 2008), de femmes de ménage dans un hôtel anonyme(Housekeeping, 1996). Ou encore d’aimables et souriants préparateurs de viande(Dressing Poultry, 2007) dans une boucherie de fortune, bien loin des normes d’hygiène occidentales et où le Canadien Nas semble n’avoir jamais mis les pieds. Et c’est précisément cette gigantesque image de 201 par 252 centimètres - dans une dimension qui rivalise avec celles des grandes toiles de l’art américain, néo-expressionniste puis pop, selon un choix programmatique de l’artiste canadien qui a déplacé le périmètre de la photographie du livre au musée, de la diapositive au caisson lumineux, de la représentation à la vie réelle parfois émaillée par le 1 :1 des protagonistes - pour se rattacher à la grande tradition de la peinture de genre, aux bouchers vancouvérois âgés et déglingués qui semblent être les héritiers directs du poulet de Bernardo Strozzi.

Jeff Wall, The Well (1989 ; caisson lumineux, 228,92 x 177,8 cm) © Jeff Wall. Avec l'aimable autorisation du Glenstone Museum
Jeff Wall, The Well (1989 ; caisson lumineux, 228,92 x 177,8 cm) © Jeff Wall. Avec l’aimable autorisation du Glenstone Museum
Jeff Wall, Men move an engine block (2008 ; épreuve à la gélatine argentique, 136 x 174 cm) © Jeff Wall. Avec l'autorisation de l'artiste et de White Cube.
Jeff Wall, Men move an engine block (2008 ; épreuve à la gélatine argentique, 136 x 174 cm) © Jeff Wall. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de White Cube
Jeff Wall, Housekeeping (1996 ; épreuve à la gélatine argentique, 200 x 262 cm) © Jeff Wall. Avec l'aimable autorisation de Hauser & Wirth
Jeff Wall, Housekeeping (1996 ; épreuve à la gélatine argentique, 200 x 262 cm) © Jeff Wall. Avec l’aimable autorisation de Hauser & Wirth

Dans la construction de ses complexes décors de films, qui sont importants pour déterminer la durée d’une image en réalité fixe, Jeff Wall n’emploie pas de gens du métier, ni de stars hollywoodiennes pour amplifier l’effet médiatique de l’œuvre comme c’est le cas dans les vidéos et les mises en scène de Francesco Vezzoli. S’il fallait trouver un parallèle avec le monde du cinéma pour cet auteur qui, de par ses sujets de prédilection, pourrait être assimilé au monde des laissés-pour-compte raconté dans les films de Ken Loach, il faudrait penser au néo-réalisme avec ses acteurs non professionnels. Tel est, en effet, le garçon arrivé à Istanbul en 1997 en provenance d’un village de Turquie et que Wall a sollicité pour lui demander de répéter à l’infini son arrivée à pied avec son sac de voyage à un carrefour entre deux routes de campagne. Tel un Hercule moderne à la croisée des chemins, ce migrant turc est la seule présence humaine dans un paysage qui s’étend à perte de vue entre les champs, les fermes et, au loin, la ligne d’horizon infinie de la métropole qui s’avance.

Les deux tiers de cette vue de la Turquie (accordée pour l’exposition par la Pinacothèque d’art moderne de Munich) : Plusieurs collections publiques et privées sont impliquées dans le projet, de la France au Portugal, de l’Allemagne aux Etats-Unis, ainsi que d’importantes galeries telles que Lorcan O’Neill, Gagosian, White Cube, Marian Goodman) sont dominés par un ciel laiteux sillonné par les fils entrelacés d’un ancien réseau électrique, certes, mais utile pour dessiner une portion d’image “abstraite” là où le reste est d’un (néo)réalisme prononcé et lyrique. Dans la réalité et l’imagination de Wall, le ciel peut être blanc à cause de la souillure, comme dans les banlieues abandonnées de River Road, un caisson lumineux de 1994 dans lequel la rivière n’est nulle part, ou bleu et labouré par les nuages pour donner un peu d’espoir aux voyageurs (en réalité, des sans-abri très décents qui ont déménagé dans la ville). des sans-abri dignes déplaçant leurs quelques pauvres affaires) qui traversent l’Overpass à Vancouver en 2021 avec leurs chariots et leurs espoirs (l’œuvre est dans la même collection Mast).

Jeff Wall, Dressing Poultry (2007 ; caisson lumineux, 201,5 x 252 x 20 cm) © Jeff Wall. Avec l'autorisation de Cranford Collection, Londres
Jeff Wall, Dressing Poultry (2007 ; caisson lumineux, 201,5 x 252 x 20 cm) © Jeff Wall. Avec l’aimable autorisation de Cranford Collection, Londres.
Jeff Wall, Overpass (2001 ; caisson lumineux, 233,7 x 292,7 x 29,8 cm) (encadré) © Jeff Wall. Avec l'aimable autorisation de Gagosian Private Collection.
Jeff Wall, Overpass (2001 ; caisson lumineux, 233,7 x 292,7 x 29,8 cm) © Jeff Wall. Avec l’aimable autorisation de la collection privée Gagosian.

Dans l’exposition de Bologne, il y a aussi de la place pour des objets simples, comme des seaux de peinture - une métaphore de la peinture sous forme de nature morte Staining bench, furniture manufacturer’s, Vancouver , 2003 - ou pour des intérieurs inhabités qui ressemblent à une installation de l’Arte Povera : la chambre froide abandonnée avec de la glace encore au plafond entre les piliers de béton nus de Cold storage, Vancouver, 2007, en noir et blanc glacé, l’autre palette du maître des couleurs rétro-éclairées. Mais il est certain que le choix du paysage - jamais idyllique ni exaspérément austère - est au cœur du choix fait par l’artiste, le conservateur et le commissaire de l’exposition à Mast. Dans la suspension métaphysique dans laquelle Jeff Wall transporte sa fiction bien réelle, A Hunting Scene de 1994 se distingue : au bord d’une route de banlieue, avec des maisons et des arbres couronnant un champ plein de mauvaises herbes et de déchets, deux chasseurs se déplacent, fusil à la main. Et c’est au spectateur de compléter l’œuvre en se demandant s’il s’agit de deux pauvres gens cherchant de la nourriture au bord de la ville qui a mangé ses pelouses ou, à l’instar de tant de cinéma indépendant dénonçant le racisme, si la proie n’est pas plutôt humaine. Le catalogue de l’exposition, publié par la Fondazione Mast, révèle d’ailleurs qu’après des centaines de prises de vue, l’artiste n’a choisi les positions exactes des deux chasseurs qu’en postproduction, à l’opposé du reporter de rue et selon le mode opératoire d’un védutiste d’antan.

Selon le commissaire Urs Stahel, Jeff Wall n’est pas exactement un néo “peintre de la vie moderne” comme Baudelaire. L’universitaire le qualifie plutôt d’“interprète visuel de la vie postmoderne et capitaliste tardive”. Et à ses héros, des femmes et des hommes qui ont survécu au mécanisme mortel du marché sauvage, l’artiste canadien accorde souvent l’honneur de la discrétion. Comme dans l’iconographie de la Renaissance de la Rückenfigur, les protagonistes du pictorialisme hyperréaliste de Wall sont en effet très souvent vus de dos : en “jouant” leur rôle, ils offrent l’arrière de leur tête et cachent leur visage au spectateur. Au contraire, la jeune fille qui se tient sur le seuil d’une pauvre maison en bois dans le gigantesque (en termes de taille et d’impact) tirage au gélatino-argentique de 1997, dont le titre d’un kilomètre nous dit qu’il a été pris à deux moments différents, y met son visage, et non ses épaules : Rear, 304 E25th Ave, 20 mai 1997, 13h14 et 13h17. Placée à la fin du parcours de l’exposition, cette œuvre, accordée par la Meert Gallery de Bruxelles, contient un secret, une image double qui fait allusion à un trou, un bug, dans la réalité représentée. Il y a un tableau dans le tableau, comme s’il s’agissait d’un tableau dans le tableau sur le modèle des Ménines de Vélasquez. Avec Manet, il est un autre des grands maîtres vers lesquels Jeff Wall s’est tourné pour s’immerger hors du temps, mais dans une réalité contemporaine lumineuse, aveuglante et brûlante.



Carlo Alberto Bucci

L'auteur de cet article: Carlo Alberto Bucci

Nato a Roma nel 1962, Carlo Alberto Bucci si è laureato nel 1989 alla Sapienza con Augusto Gentili. Dalla tesi, dedicata all’opera di “Bartolomeo Montagna per la chiesa di San Bartolomeo a Vicenza”, sono stati estratti i saggi sulla “Pala Porto” e sulla “Presentazione al Tempio”, pubblicati da “Venezia ‘500”, rispettivamente, nel 1991 e nel 1993. È stato redattore a contratto del Dizionario biografico degli italiani dell’Istituto dell’Enciclopedia italiana, per il quale ha redatto alcune voci occupandosi dell’assegnazione e della revisione di quelle degli artisti. Ha lavorato alla schedatura dell’opera di Francesco Di Cocco con Enrico Crispolti, accanto al quale ha lavorato, tra l’altro, alla grande antologica romana del 1992 su Enrico Prampolini. Nel 2000 è stato assunto come redattore del sito Kataweb Arte, diretto da Paolo Vagheggi, quindi nel 2002 è passato al quotidiano La Repubblica dove è rimasto fino al 2024 lavorando per l’Ufficio centrale, per la Cronaca di Roma e per quella nazionale con la qualifica di capo servizio. Ha scritto numerosi articoli e recensioni per gli inserti “Robinson” e “il Venerdì” del quotidiano fondato da Eugenio Scalfari. Si occupa di critica e di divulgazione dell’arte, in particolare moderna e contemporanea (nella foto del 2024 di Dino Ignani è stato ritratto davanti a un dipinto di Giuseppe Modica).


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